Septentrion

  • Revue littoral v.12

    Collectif

    Ce numéro fait une large place à l'écriture innue. Que l'on pense aux premiers textes autochtones publiés en Europe au xviie siècle, ce dont Pierre Rouxel nous entretient dans son article sur les prières en montagnais, aux rituels quasi chamaniques décrits par Arthur Lamothe dans son texte « Scapulomancie » ou encore aux troublants souvenirs de Jules Bacon qui évoque son arrivée au pensionnat de Malioténam.
    Des voix actuelles s'élèvent pour dire, nommer ou proclamer la culture innue, ce qui est au centre des articles sur Natasha Kanapé-Fontaine, signé par Myriam St-Gelais, ou sur Manon Nolin, lue par Nathalène Armand. Bien que les voix de femmes innues semblent s'imposer, on pourra par ailleurs lire dans la section « Inédits » les mots de Marco Boudreault, dont les origines autochtones inspirent une prise de parole originale et une quête d'identité affirmée.
    La Côte-Nord ouvrière n'est pas en reste. L'univers minier d'une ville qui rappelle Gagnon est au centre du compte rendu de la pièce Fire Lake, ville minière, 1986 par Julie Gagné. De son côté, Erika Soucy, qui s'est inspirée de la vie de chantier des hommes de sa famille pour son recueil et son roman, fait l'objet d'un compte rendu critique dans la section « Dossiers ».
    Emmanuelle Roy livre une nouvelle inédite où exil, famille, chasse, souvenirs et Côte-Nord s'entremêlent pour nous rappeler la subsistance des racines, même si elles ont pris dans une terre bien peu fertile.
    En outre, le fidèle Jean Désy, qui fait la une de ce numéro, présente, dans un touchant récit aux allures de journal, une partie de son quotidien de médecin du Nord.
    Enfin, les amateurs du poète de la Minganie Roland Jomphe, dont on souligne les cent ans de sa naissance, pourront lire dans la section « inédits » certains de ses textes jamais publiés, alors que ceux qui veulent en apprendre plus sur lui découvriront les étapes et les détails de sa venue à l'écriture dans un texte signé par notre précieux collaborateur Guy Côté.

  • Spécial 10e anniversaire consacré à la littérature innue

    Pour souligner le dixième anniversaire de sa revue Littoral, le GRÉNOC (Groupe de Recherche sur l'Écriture Nord-Côtière), offre en collaboration avec les éditions Mémoire d'encrier, un numéro exceptionnellement fourni: plus de 50 collaborateurs parmi lesquels une quinzaine d'Innus, dont une majorité de femmes, participent à ce projet d'envergure.

    Dans ce numéro spécial, Innus et allochtones offrent des textes critiques, des inédits et des entrevues, tout en soulignant l'apport de la tradition orale dans le rapport qu'entretiennent les Innus avec l'écriture.

    «D'une certaine façon, ce numéro de Littoral, en faisant se rencontrer des textes et des personnes d'origines diverses, tend à prouver que sur la Côte-Nord, quand on le veut, la reconnaissance de l'Autre et la collaboration avec l'Autre sont du domaine du possible. Et s'il est un espace qui peut aller au-delà des antagonismes et nous rassembler, n'est-ce pas justement celui de la culture, de l'expression, de la création, de l'esthétique?

    Puisse ce numéro bien spécial de Littoral être utile aux étudiants et aux chercheurs d'ici et d'ailleurs. Puisse-t-il aussi permettre à un plus vaste public de lecteurs québécois et étrangers de découvrir les mondes autochtones et leurs cultures. Et de façon plus précise encore leurs littératures, et particulièrement la littérature des Innus de la Côte-Nord. Tel est notre souhait le plus cher!»

    Ont collaboré à ce numéro

    Sylvie Ambroise, Véronique Audet, Joséphine Bacon, Donald Bhérer, Serge Bouchard, Diane Boudreau, Marie-France Bouquillard, Mélanie Carrier, Daniel Chartier, Francine Chicoine, Louis-Jean Cormier, Maya Cousineau Mollen, Vincent Delagrave, Jean Désy, Anne Doran, Lynn Drapeau, Monique Durand, Jean-Louis Fontaine, Naomi Fontaine, Benita Funke, Julie Gagné, Rodolphe Gagnon, Maurizio Gatti, Camil Girard, Josée Girard, Jérôme Guénette, Olivier Higgins, Michel Jean, Marie-Hélène Jeannotte, Katharina Jechsmayr, Natasha Kanapé Fontaine, Carole Labarre, Josée Laflamme, Jonathan Lamy, Réal Jr Leblanc, Céline Lefebvre, Alice Lefilleul, Jean-François Létourneau, André Maltais, Pascale Marcoux, Rita Mestokosho, Yvette Mollen, Laure Morali, Michel Noël, Manon Nolin, Robert A. Papen, Bis Petitpas, Christophe Premat, Pierre Rouxel, Isabelle St-Amand, Rodney Saint-Éloi, Chloé Ste-Marie, Lou Scamble, Shauit, Hélène St-Onge, Françoise Sule, Marie-Ève Vaillancourt, France Vézina, Michel Vézina, Gilles Vigneault.

  • On pense rarement à la Côte-Nord pour la richesse patrimoniale des communautés qui la composent. Le rapport que ces différentes communautés nourrissent à l'égard du territoire est aussi rarement évoqué dans le discours ambiant, qu'il soit politique ou social, alors que trois cultures (francophone, anglophone et autochtone) se jouxtent sans se rencontrer (ou si peu) et se côtoient presque en s'ignorant, chacune ayant son histoire et sa culture, mais aussi sa langue et ses discours, à la fois oraux et écrits. Pourtant, Joël Bonnemaison prétend que «la correspondance entre l'homme et les lieux, entre une société et son paysage, est chargée d'affectivité et exprime une relation culturelle au sens large du mot» et qu' «à travers sa territorialité un peuple exprime sa conception du monde, son organisation, ses hiérarchies et ses fonctions sociales». Le paysage serait donc «un premier reflet visuel» de cette relation au territoire, «mais toute une partie reste invisible, parce que liée au monde sous-jacent de l'affectivité, des attitudes mentales et des représentations culturelles». Et si, comme l'explique Serge Courville, la géographie endosse les fonctions d'exploration, de description et d'explication, on pourrait croire que l'écriture, qui occupe aussi le terrain de la mémoire en plus d'explorer, de décrire et d'expliquer ou du moins de proposer une vision du monde, répond comme en écho au concept de géographie culturelle, puisque celle-ci «explore la pertinence du champ culturel dans la lecture du monde contemporain [en faisant] autant appel à des symboles qu'à des faits, à des émotions qu'à la raison». Il apparaît donc possible, pour les chercheurs du Groupe de Recherche sur l'Écriture Nord-Côtière (GRÉNOC), d'avoir accès à une partie de cet «invisible» auquel fait référence Bonnemaison en étudiant les textes, oraux et écrits, qui ont d'un territoire donné une conscience manifeste. En se penchant ainsi sur l'écriture qui évoque, présente, analyse, étudie, exploite sous tous les angles la Côte-Nord, ses réalités et ses représentations, les chercheurs et les collaborateurs du GRÉNOC concourraient donc à tracer les contours d'une géographie culturelle complexe.

    Ces travaux ont une certaine importance pour la région, mais nous croyons qu'ils contribuent aussi à l'enrichissement d'une compréhension pluriculturelle comparée au Québec, au Canada et dans certaines sociétés comparables en Europe, dans les pays nordiques, les Amériques ou les Caraïbes. Il y a donc assurément dans la démarche du groupe, installée au centre aussi bien qu'en périphérie, une volonté d'affirmer et de porter avec soi à la fois un enracinement régional assumé et une identité collective nord-côtière bien particulière quand on accepte de la regarder dans son entièreté. C'est à travers une approche d'inventaire de l'écriture régionale prise comme un seul et même corpus de lecture et d'étude, délibérément «de mise en proximité», délibérément «unifiante», pour reprendre les concepts de René Dionne, que l'approche critique adoptée par le groupe de recherche s'avère sans doute la plus efficace, à la fois dans sa démarche même et dans ses résultats. Car elle amène à l'occasion des lectures simultanées, à tisser des liens, à faire des recoupements; à comparer et à nuancer; et même à «réviser» au besoin les certitudes, par exemple celles qui touchent la gestion du corpus innu, jusqu'à présent limité aux frontières administratives de la Côte-Nord.

    À la fois rétrospectif et prospectif, il faut raisonnablement reconnaître que le présent
    du territoire se trouve aussi bien dans son passé que dans son futur. Comment, en effet, prétendre pouvoir dessiner les contours et éventuellement tracer les ramifications internes d'une géographie culturelle complexe si on élude toute une portion du territoire? C'est-à-dire celle du Nitassinan, tel qu'il est conçu par les Innus, dont la conscience territoriale se réfère «à la gestion plutôt qu'à la propriété, à la communauté plutôt qu'à l'individu». Une portion qui a été et qui continue pourtant d'être marchée, parcourue, occupée, habitée et surtout nommée par le peuple innu: «Englobant toute la partie nord-est de la péninsule Québec-Labrador, le Nitassinan chevauche les territoires du Québec et du Labrador terre-neuvien. Il s'étend, en gros, entre les 48e et 56e degrés de latitude nord.» Or, force est d'admettre que les contingences inhérentes aux limites administratives, qui sont le fait d'une pratique coloniale amorcée dès les premiers contacts, dérobent à l'analyse d'autres visions du monde en maintenant et en enfermant par le fait même la compréhension ou plutôt l'incompréhension mutuelle de l'Autre dans le giron des pratiques coloniales. Comment, comme chercheurs, pouvons-nous alors restaurer la valeur de ces pas imprégnés sur le territoire dans la conscience collective? Comment faire en sorte, donc, que l'espace des Autres ne soit plus uniquement celui des Autres, mais devienne aussi celui avec les Autres? L'univers culturel innu est physiquement, culturellement et spirituellement imbriqué à l'enracinement territorial. Accepter cette idée, c'est entrouvrir «des fenêtres sur leur imaginaire», c'est accéder «à d'autres rationalités, à d'autres visions du monde, à d'autres espérances et projets de société» qui viennent enrichir l'occupation d'un espace en partage. Le champ culturel d'un groupe se présente alors comme un autre versant du réel dont il faut tenir compte pour être mieux en mesure d'en saisir les nuances.

    L'ESPACE DES AUTRES

    Pour aborder la recherche dans une perspective d'études régionales, les travaux du GRÉNOC ne s'identifient pas au concept littéraire généralement lié à l'expression «régionalisme», lequel concept renvoie essentiellement, pour les intellectuels du Québec, au roman du terroir. Ils s'associent plutôt aux travaux de René Dionne qui présente les études régionales comme une écriture, ou une littérature, qui «affirme le caractère distinct du groupe qu'elle exprime et un certain degré d'indépendance par rapport à la littérature mère et aux littératures soeurs». Or, comme le souligne Dionne, la reconnaissance du fait régional ne se fait pas instantanément. Pour exister, l'écriture régionale a besoin des hommes et des femmes qui vont et viennent sur le territoire référent... et qu'ils en parlent. Elle a besoin qu'on la reconnaisse et qu'on la développe en l'identifiant. Déjà, Mgr Bélanger (1971) et Damase Potvin (1944) s'inscrivaient dans cette ligne de pensée.

    En ayant mis au jour les récits issus de la tradition orale innue, les anthropologues Rémi Savard, Serge Bouchard, Paul Charest et Madeleine Lefebvre, dans les années soixante-dix, jetaient quant à eux les bases de ce qui allait devenir la littérature montagnaise, que l'on nomme aujourd'hui la littérature innue. Entre autres à partir de ces travaux, Diane Boudreau a dès lors pu, dans ses mémoire (1984) et thèse (1993), préciser les jalons de cette littérature, non seulement orale mais écrite, en pleine émergence dans les années quatre-vingts. À la fin de son mémoire de maîtrise, Littérature et société montagnaises, elle concluait en 1984 que la littérature montagnaise était déjà bien vivante et ajoutait que les auteurs montagnais avaient droit, comme les autres, à l'attention des critiques qui se devaient de découvrir les richesses d'une culture trop méconnue, et souvent véhiculée à travers des clichés et des images stéréotypées. Quelque dix ans plus tard, à la fin de sa thèse de doctorat intitulée Histoire de la littérature amérindienne au Québec, elle se demandait si la littérature amérindienne allait subsister lorsque seraient dépassées les revendications politiques, sociales et culturelles. À cette question, - n'en déplaise à Gilles Thérien qui, tout en reconnaissant le travail précurseur de Boudreau, n'en remettait pas moins en question la légitimation de l'appellation-même d'un corpus littéraire amérindien, - la chercheure répondait favorablement en précisant que cette littérature ferait bien davantage et qu'elle se développerait grâce à l'arrivée de nouveaux auteurs qui continueraient d'écrire et de publier, et grâce aussi à de nouvelles structures qui favoriseraient la publication et l'édition. Incomberait alors aux historiens, aux anthropologues et aux «chercheurs en littérature», la tâche de poursuivre leurs travaux afin de faire connaître davantage la littérature amérindienne, mais également la tâche d'adapter les outils d'analyse littéraire à l'imaginaire autochtone, comme le propose Jean-François Létourneau dans son article intitulé «L'enseignement de la littérature autochtone», paru dans le 10e numéro de Littoral.

    La fin des années 1990 et les années 2000 voient paraître les travaux de Maurizio Gatti qui prend le relai en publiant des études et anthologies qui donnent un nouveau souffle et une plus grande légitimité au concept de littérature autochtone - innue, en particulier -, à ses auteurs et à son corpus, en abordant notamment longuement toute la question de la reconnaissance de cette écriture et, de façon plus précise, le rôle important des diverses instances «consacrantes», les plus importantes étant sans doute les maisons d'édition qui assurent publication et diffusion. L'essor récent d'un renouveau dans la littérature autochtone francophone au Québec confirme en ce sens de façon évidente les analyses de Gatti qui prennent à la fois en compte l'institution critique, qui oriente et influence la réception des textes publiés, puis le rôle que jouent inévitablement les lecteurs et celui parfois plus ou moins déterminant de l'institution scolaire et des prix littéraires. C'est le consensus de ces instances, intellectuelles et publiques, qui confère à une littérature donnée une certaine forme de consécration.

    La décennie 2010 propose en français des travaux qui consolident les bases d'une approche postcoloniale dans la production des connaissances relatives à la littérature amérindienne qui s'écrit au Québec. Ceux d'Isabelle St-Amand, notamment, proposent d'exploiter les théories littéraires autochtones développées dans l'espace anglophone au Canada et aux États-Unis en posant le problème de la pertinence de l'approche occidentale quant à la théorisation et à l'analyse des oeuvres et des littératures autochtones, non seulement parce que cette approche engage «des négociations entre différentes aires culturelles, mais également parce qu'ell[e] s'inscri[t] dans un contexte profondément marqué par la colonisation». Pour sortir du cercle vicieux colonial dans l'interprétation des oeuvres littéraires issues des Premières Nations, il faut donc retourner aux sources mêmes des traditions, des pratiques et des théories de la connaissance autochtones. Ce recours fondamental aux traditions intellectuelles et culturelles autochtones qui doit précéder toute approche heuristique quant à la compréhension des représentations et des perceptions telles qu'elles sont véhiculées à travers les oeuvres autochtones oblige donc le GRÉNOC à prendre en compte le territoire nord-côtier dans toutes ses dimensions, dans toutes ses frontières: «La territorialité se comprend dès lors beaucoup plus par la relation sociale et culturelle qu'un groupe entretient avec la trame de lieux et d'itinéraires qui constituent son territoire, que par la référence aux concepts habituels d'appropriation biologique et de frontière.» Mais il ne suffit pas de repousser les frontières administratives d'un territoire pour qu'il y ait une véritable reliance territoriale. Le sentiment d'appartenance au Nitassinan ne peut pas faire abstraction des conséquences d'une sédentarisation forcée. Il en est donc nécessairement influencé:

    Affirmer l'importance de l'Autre dans l'évolution des territorialités, c'est aussi mettre sur le tapis les questions de transfert culturel et de métissage. Seulement, le métissage est un terme historiquement lourd aux yeux des Premières Nations, puisque longtemps considéré, - par les autorités coloniales et canadiennes -, comme un indicateur d'assimilation - ou de «civilisation» pour reprendre l'expression d'époque. Il est peu surprenant alors, surtout dans le contexte minoritaire dans lequel s'inscrivent les contemporanéités autochtones, que l'adoption d'éléments culturels provenant de la société dominante puisse faire naître certaines angoisses existentielles au sein de ces communautés.

    Dans un tel contexte, pour illustrer la complexité inhérente à la spécificité des écritures et leur entrelacement, Pierre Laurette exploite la métaphore du fil en parlant des écritures de la francophonie des Amériques: «le fil est constitué de nombreuses fibres qui s'entrecroisent, apparaissent, émergent et disparaissent. Le domaine littéraire pourrait alors être considéré comme un espace fibré où les éléments sont dans une double position de contiguïté et de superposition, de continuité et de discontinuité: jeu des ruptures, des émergences, bref, tissu des multiples configurations successives de littératures et de leurs poétiques respectives.» Cette métaphore illustre à notre avis de manière exemplaire, sur la Côte-Nord, le phénomène de la rencontre culturelle encouragée par l'écriture. Parce que les auteurs intègrent à leurs oeuvres leur vision et leur compréhension du monde, parce qu'ils se réapproprient leur histoire et leur culture à la lumière de leurs traditions et de leur contemporanéité, la (re)lecture des oeuvres autochtones à travers un référent élargi donne un accès direct à une perspective qui remet en cause les idées reçues au sujet des individus et des peuples autochtones:

    La conscience territoriale d'un groupe, des membres d'un groupe et de l'autorité qui le dirige exprime la mesure dans laquelle est assumée chez ceux-ci l'identification à un territoire donné. Lorsqu'il y a superposition de territoires, comme c'est le cas au Canada et au Québec, les allégeances deviennent partagées et des facteurs d'ordre culturel, linguistique ou ethnique peuvent en modifier le sens.

    Les oeuvres deviennent alors des preuves tangibles de la mise en marche d'un processus de décolonisation décomplexé qui assume en quelque sorte le métissage entre le visage ancien et actuel de la culture innue. Elles soulèvent des questions sur le plan idéologique au problème d'exister collectivement dans un environnement qui remet notamment en cause les pratiques coloniales. Selon Henzi, «l'acte de réappropriation va au-delà de l'appropriation, de la resignification ou de la réclamation en ce sens qu'il s'agit d'un processus de récupération d'une part et, d'autre part, d'un acte déterminé de résistance». Cependant, l'étude de cette résistance, qui peut aussi bien s'effectuer sur le mode de la dénonciation, - que celle-ci soit douce ou violente -, que sur le mode du partage ou de la quête identitaire, ne doit pas se restreindre aux dimensions politiques et ethnoculturelles. Il est en effet aussi essentiel de tenir compte de la valeur esthétique des oeuvres. C'est pourquoi Littoral fait encore une fois, avec ce numéro, une large place aux analyses qui mettent en valeur la singularité des auteurs, de telle sorte qu'au fil des publications, en territoire des écarts, on se rend compte que l'écriture innue passe tranquillement d'un particularisme qui s'établit envers et contre le «Blanc» à une ouverture progressive à l'Autre. Parce que «la pensée innue demeure une pensée faite de «circularité» plus que de «linéarité», [elle est] propice à la solidarité» et se veut en cela rassembleuse. Elle parle «pour un territoire entier» parce qu'elle se base sur la relation existante entre l'être humain et son monde. Le mouvement initié par la puissance du projet de rencontres d'auteurs proposé par Laure Morali dans Aimititau! Parlons-nous! est en ce sens très révélateur de cette position de partage à laquelle est convoquée la société québécoise.

    Après un peu plus de dix ans de fréquentation des travaux qui se font sur l'écriture innue, la logique de l'approche «unifiante» a donc poussé les chercheurs du GRÉNOC à se réinterroger sur la pertinence de l'espace de réflexion et d'intervention de leurs études sur l'écriture innue à travers les seuls paramètres nord-côtiers. En fait, ce sont les textes eux-mêmes qui ont imposé ce repositionnement géographique, cet élargissement des frontières nord-côtières, dont les limites administratives n'arrivent pas à embrasser celles du Nitassinan et encore moins celles, ancestrales, du Nutshimit, le territoire généralement associé par les chercheurs à l'oralité, aux contes et aux légendes innues, alors que, pour les Innus, ce territoire c'est d'abord celui de la survivance, sociale et culturelle. «Les territoires ne sont pas seulement le fruit d'une appropriation matérielle de l'espace, mais aussi le produit des méta-récits qui investissent de sens les territoires.» En continuant de limiter l'espace de réflexion aux frontières administratives de la Côte-Nord, les chercheurs risquent donc de passer à côté des objectifs de compréhension et de préservation de la culture innue. Ce faisant, ils participeront, probablement sans le vouloir, aux pratiques colonisantes contre lesquelles s'élèvent de plus en plus de voix au sein même des communautés. Sans rien enlever aux particularités individuelles et sociales de chaque communauté, cela implique par conséquent la prise en compte de l'écriture des Innus du Labrador et de Mashteuiatsh. Cela implique aussi par conséquent que cet élargissement se fasse avec une volonté de mettre en relation les textes innus avec d'autres textes autochtones du Canada et, dans une perspective encore plus englobante, d'autres textes des Amériques. Alors pourra s'établir un véritable dialogue interculturel à l'échelle régionale d'abord, puis nationale et internationale.

    En choisissant l'angle de l'écriture et du dialogue interculturel dans une perspective régionale, le projet du GRÉNOC espère ainsi participer au processus de déconstruction des clichés véhiculés sur les Indiens, lesquels clichés sont tributaires d'une longue et parasitaire tradition colonialiste. Les chercheurs et collaborateurs du groupe font valoir, par le biais d'auteurs autochtones, un point de vue autochtone sur ces écrits. Et en croisant leurs connaissances à travers la revue Littoral, la communauté de pratique dans laquelle ils s'insèrent ambitionne donc de mobiliser et de transmettre les compétences complémentaires de chacun pour faire émerger du sens autour de préoccupations communes liées, entre autres, aux faits sociaux et culturels, à la sauvegarde de la langue et à l'héritage territorial.

    LA POSSIBILITÉ D'UNE RELIANCE TERRITORIALE

    Parmi les enjeux postcoloniaux, il ne faut donc pas uniquement considérer les langues autochtones et leur utilisation dans la transmission écrite des savoirs comme un élément majeur de la réappropriation culturelle et identitaire. Il faut également tenir compte de la relation au territoire qui caractérise, sans pour autant les stigmatiser, la nation innue et les peuples autochtones en général. Grâce à la résultante de cette réappropriation culturelle complexe, donc, et au renouvellement du discours critique qui s'opèrent actuellement sur la question des études autochtones, les chercheurs du GRÉNOC s'inscrivent dans une démarche collaborative et contribuent collectivement à la réflexion (post)coloniale inhérente à l'étude des littératures amérindiennes de façon générale, et à l'étude de la littérature innue plus précisément. Cette approche originale considère ainsi que la charpente du corpus littéraire québécois, dans son évocation la plus généreuse, s'est érigée, d'une certaine façon, sur la base d'une écriture de type régional, et non régionaliste, où les mots donnent à voir et à rêver une culture et une interprétation plurielles d'un même univers. La valeur littéraire, historique (la période couverte par les travaux du groupe va du 16e siècle, avec les écrits de Cartier, au 21e siècle) et sociologique de l'écriture nord-côtière dans les études culturelles actuelles montre par ailleurs, à l'instar des travaux des Boudreau et Savard, la valeur et l'importance d'une écriture qui positionne, qui affirme, qui rappelle et qui anime la présence autochtone. L'engouement récent de l'actualité pour l'écriture amérindienne est à cet égard particulièrement révélateur d'une légitimation qui est en route. De même, l'apparition d'études (celles de Maurizio Gatti, par exemple), de maisons d'édition (comme Mémoire d'encrier) ou de collections consacrées ou spécialisées dans l'écriture autochtone (les Éditions Hannenorak (2010) fondées par Jean et Daniel Sioui et la collection Aianishkat tipatshimun / «Histoires pour les générations futures» de l'Institut Tshakapesh, entre autres) témoignent bel et bien de l'existence de cette écriture qui se développe et se module sous nos yeux.

    Aujourd'hui, les chercheurs du GRÉNOC participent donc à l'élaboration d'un discours régional reformulé à la faveur d'une réflexion interculturelle, incluant la participation active de la communauté innue. Ce travail permet de contribuer à une connaissance renouvelée des rapports entre écriture, imaginaire, région et identité plurielle. À travers ce rôle de réception, d'évaluation et de diffusion, il se positionne comme un témoin privilégié de l'émergence de l'écriture innue et des points de rupture qui peuvent s'opérer dans le dialogue interculturel, à condition bien sûr qu'on s'intéresse «aux idées, c'est-à-dire à la perception que les sociétés ont d'elles-mêmes, de leur passé, de leur avenir, du territoire qu'elles occupent, de celui qu'elles pratiquent ou encore de celui auquel elles aspirent». Et il se trouve que cette approche s'inscrit aussi dans une perspective plus globale, c'est-à-dire qu'elle concerne non seulement celle de la littérature autochtone qui s'écrit en français au Québec, mais doit aussi s'inscrire dans une perspective pancanadienne, voire panaméricaine.

    Alors, à la question initiale, à savoir comment restaurer la valeur des pas autochtones sur le territoire, le moins que nous puissions faire comme chercheurs, c'est de (re)donner à ces pas leur valeur territoriale, d'en rendre compte en considérant l'aire culturelle de laquelle ils proviennent à travers les différentes lectures issues de la parole (orale et écrite) des communautés innues du Québec, ce à quoi s'emploient d'ailleurs, dans le présent numéro, les collaborateurs qui se sont penchés sur ce corpus. Alors seulement pourra s'engager une véritable possibilité de reliance territoriale. Quant à savoir si la géographie nord-côtière ne doit s'en tenir qu'à cet élargissement des frontières pour arriver à cerner son identité régionale, il nous apparaît clairement que non. La Côte-Nord est un territoire complexe dont la morphogénèse culturelle dépend de ses appartenances multiples, dont celles relatives à la nordicité, au maritime et aux différentes cultures qui la composent; un territoire multidimensionnel d'ordre linguistique, idéologique, économique qui articule un espace non seulement culturel, mais aussi transculturel et symbolique. Il faut donc parler de géographies nord-côtières. Nous sommes convaincus que l'affirmation d'une identité régionale peut jouer un rôle dans la formation et le développement des consciences individuelles et sociales, en autant qu'elle soit nourrie, comprise, partagée et clairement assumée. Donald Bherer, directeur général du Cégep de Sept-Îles, auquel le GRÉNOC est rattaché, évoque, non sans écorcher au passage une certaine «bien-pensance», l'importance du «devoir de mémoire envers ceux qui nous ont précédés», du «devoir de transmission et d'héritage envers ceux qui nous suivront» et du «devoir de réserve devant ce qui nous dépasse». Son article, intitulé «Retrouver le Nord», affirme en quelque sorte un positionnement institutionnel qui encourage la poursuite des travaux relatifs à la présentation d'une image plus complète, plus complexe et plus riche de l'ensemble de la collectivité nord-côtière.

  • Le premier numéro de LITTORAL est pour nous, avouons-le, une petite victoire. Victoire que nous devons en tout premier lieu aux collaborateurs généreux de leur temps et de leurs compétences, et que nous remercions vivement pour la confiance dont ils ont fait preuve envers un projet qui n'était pas forcément évident. Et plus particulièrement, les chercheurs universitaires, qui par leurs écrits encouragent et enrichissent davantage notre démarche en ouvrant de nouvelles perspectives. Leurs collaborations attestent d'une certaine façon des fondements de notre entreprise, et aussi qu'une écriture régionale pose autant qu'une autre les questions de fond et de forme qui mobilisent, aujourd'hui comme hier, les chercheurs qui s'intéressent à l'écriture en général et en particulier au fonctionnement des discours littéraires.
    /> Ce premier numéro remplit bien la mission poursuivie par le GRÉNOC. Des articles de portée générale, des Dossiers nous plongent d'emblée, mais par des chemins divers, dans le vif du propos: une approche historique, une réflexion sur le Nord et la Côte-nord perçus avant tout comme un «discours culturel», une présentation de l'oeuvre nord-côtière du prolifique Yves Thériault, un article rendant compte de l'imposant chantier du dictionnaire innu «revisité et augmenté» (innu-français-anglais), une étude de portée plus régionale concernant la vie théâtrale à Baie-Comeau et une recherche qui nous fait voyager dans le temps en exploitant l'imposant corpus français des découvreurs du continent américain des XVe, XVIe et XVIIe siècles, sous l'angle particulier de la circulation des personnes à travers trois situations: le don, l'adoption et l'enlèvement.
    Dans la section Lectures et Relectures, des auteurs et des oeuvres sont revisités qui racontent surtout la Côte: d'Yves Thériault, de Damase Potvin, d'Élioza Fafard-Lacasse, de Claude Marceau, de Christine Cormier.
    D'autres lectures, de Madeleine Gagnon et d'Annie Carle, nous font voyager plus au Nord, à la fois synonyme de vie et de prospérité; et synonyme d'éphémère et de disparition.
    La présence d'expression française est donc largement assurée. L'écriture d'expression anglaise quant à elle est au moins présente à travers la traduction d'un texte qui nous replonge dans la vie de la Côte à la fin du XIXe siècle, à Pointe-aux-Esquimaux, aujourd'hui Havre-Saint-Pierre, et dans l'annonce d'une prochaine parution qui évoquera la Basse-Côte-Nord, de Kegashka à Blanc-Sablon, The Forgotten Labrador, de Cleophas Belvin. Par ailleurs, notre préoccupation pour la culture innue rend compte de travaux s'intéressant à la littérature amérindienne d'expression française et de la parution récente du Caillou et les Innus. C'est donc signaler par là que la littérature jeunesse nous intéresse aussi, au même titre que les autres formes d'écriture.
    Un texte d'opinion invite à la discussion, puisqu'il met en cause le concept d'écriture nord-côtière et son existence même. Et un espace rend compte des activités du GRÉNOC depuis l'automne 2005.
    Quant aux Inédits, ils attestent de la générosité des auteurs et des artistes de la région: le tandem Chicoine-Jauvin de Baie-Comeau, auteure et photographe; Denis Thériault, romancier originaire de Sept-Îles vivant aujourd'hui à Montréal; et la jeune poétesse de Maliotenam, Mélina Vassiliou, qui publie ici son premier texte et qui atteste par la même occasion de l'émergence d'une écriture innue sur la Côte.
    Cette présence d'inédits, trop modeste ici peut-être, nous y avons tenu vivement, car elle se veut hautement symbolique et porteuse de sens et d'avenir. Elle nous rappelle sans ambiguïté aucune que l'écriture nord-côtière est bien vivante et qu'elle ne cesse de se construire, sur la Côte et ailleurs, par des Nord-Côtiers ou par des gens d'ailleurs. Le passé et le présent sont ici garants de l'avenir, les trois se rejoignant sans cesse dans d'incessantes réminiscences et dans des dialogues toujours inachevés et à reprendre, qui, et c'est là le miracle, donnent à travers le temps, à l'écriture nord-côtière des visages nouveaux et des formes nouvelles qui s'inscrivent dans les mouvances de l'écriture québécoise à travers son histoire, et même dans les plus audacieuses de l'écriture contemporaine. Comme en font foi certaines des publications les plus récentes.
    Certes, la Côte-Nord sera toujours loin, toujours à l'Est et toujours au Nord. Mais pas toujours si loin qu'on le pense; et de plus en plus près du centre.
    Merci encore! Aux artisans du GRÉNOC. Au Cégep de Sept-Îles et aux diverses institutions qui l'appuient. Et, encore une fois, aux collaborateurs de ce nouveau-né, LITTORAL.

  • À L'ORIGINE DE LA REVUE LITTORAL, il y a, dans les arcanes de la Côte, tout un corpus de textes à découvrir et à inventorier, des textes d'horizons narratifs aussi divergents que polymorphes, et une conception de la littérature à la fois libérale et circonscrite. Libérale d'abord parce que comprise au sens d'«écriture», donc ouverte à toutes les formes d'écrits (qu'ils soient biographiques, intimes, politiques, administratifs, poétiques, fantastiques, polémiques, relationistes...); circonscrite ensuite à cause de la perspective régionale adoptée. L'angle d'attaque de son étude: la Côte-Nord comme objet d'écriture, comme objet de réflexion, comme cadre fictif... ou réel... de récits de tout genre, passés et à venir. Approche arborescente s'il en est une, mais combien riche sur le plan de la représentativité nord-côtière, car il existe sans contredit un imaginaire nord-côtier qui n'est pas fortuit, comme le démontre le contenu de ce second numéro de Littoral, mais subordonné aux espaces couverts et aux inflexions plurielles des langages, des genres et des sujets exploités au fil du temps et des auteurs de tout acabit. La relecture des Cahiers d'histoire, présentée dans la section Dossiers, est à cet égard assez révélatrice.
    À la lecture de cette seconde édition de Littoral, on constatera que le contact avec la Côte semble d'abord se faire par le biais d'une navigation, routière (De la fin de la route à la fin des déroutes...; Une courtepointe nordique; La Côte-Nord des anglophones: un aperçu) ou fluviale (Louis Jolliet (1645-1700), Relationniste; Pierre Perrault et son périple initiatique des «Toutes Isles»), une navigation parfois initiatique mais toujours assujettie aux aléas des rencontres, des observations et des intérêts poursuivis, consciemment ou non, par les voyageurs. Le regard ainsi porté sur la Côte en est un de fascination et d'étonnement, à cause des nombreux défis attisés par son étendue, par la rigueur de son climat, par l'esprit de ses habitants et par une présence culturelle multiforme qu'elle lance à ses observateurs.
    Un tel territoire ne peut que voir naître des héros de la trempe d'un Napoléon-Alexandre Comeau (Napoléon-Alexandre Comeau, en quatre (ou cinq?) livres) ou d'un Donald G. Hodd (1926: Le docteur Hodd arrive à Harrington Harbour), héros dont on aura tôt fait de relater les exploits de manière biographique... ou autobiographique; et attirer un intellectuel comme Henry de Puyjalon (Le bestiaire du comte de Puyjalon).
    Mais à bourlinguer de la sorte sur la Côte-Nord et dans les écrits qu'elle suscite, on constate également qu'elle est aussi l'occasion d'une rencontre de cultures, rencontre qui, toujours, pose d'une manière ou d'une autre la question identitaire («L'aventure est dans chaque souffle de vent»; La mort d'un chef... une mort collective?; Compte rendu de Croyances et rituels chez les Innus (1630-1650) / L'univers religieux des Tsachennut; Retour à la source; Nutashkuan).
    Finalement, équilibre entre le divertissement narratif et les réflexions où se mêlent les modulations d'une époque, d'un milieu et d'un espace, on ne peut faire autrement que de se rendre à l'évidence, en parcourant les articles et les inédits qui sillonnent ce numéro, que la Côte est aussi, et de plus en plus, un de ces territoires imaginaires qui interpellent la sensibilité et l'intelligence des lecteurs de toute provenance (La Côte-Nord apprivoisée par le haïku; Haïkus), qui offre aux auteurs la conjoncture nécessaire pour laisser libre cours à une imagination débordante (L'écologie inversée d'«Erres boréales» (1944): le Nord tropicalisé) ou pour questionner leur rapport à l'écriture (Marie-Pier Deschênes et [S]a voix des murmures; «Slash», l'amont et l'aval).
    Dès lors, la distinction ~ que l'on souhaiterait bien voir substituée à une évaluation plus nuancée parce que trop souvent péjorative, ~ qui oppose littérature québécoise et littérature régionale, pour ne pas dire littérature du «terroir», ne tient probablement plus la route. Si la littérature québécoise est aujourd'hui légitimée, c'est parce qu'elle a abondamment été étudiée, explorée, analysée et critiquée: en témoignent les travaux du CRILCQ (Centre de recherche en littérature québécoise) et les sept volumes du Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec, puis les nombreuses revues, chroniques, thèses ou mémoires qui ont pour objet d'étude le corpus littéraire québécois. Mais le fait est que la charpente de ce corpus, dans son évocation la plus généreuse, s'est aussi érigée d'un certain point de vue sur la base d'une écriture de type régional. Et il semble que ce soit particulièrement vrai en ce qui concerne les écrits de la Côte-Nord. Or, c'est justement d'une représentativité nord-côtière que se réclament les recherches du Grénoc puisque les travaux effectués à partir du corpus étudié tendent vers cette spécificité «littéraire» régionale, une spécificité qui doit à son tour être explorée, analysée et critiquée.
    Littérature du terroir, littérature régionale, littérature québécoise... et pourquoi pas tout simplement littérature... ou écriture? Parce qu'il existe bel et bien un propos nord-côtier dans l'écheveau du corpus québécois. Il s'agit donc ici de comprendre la production littéraire québécoise dans une perspective d'études régionales où les mots donnent à voir et à rêver une culture et une interprétation plurielles d'un même univers...

  • L'ÉMERGENCE DE NOUVEAUX CORPUS a marqué l'histoire littéraire du siècle dernier. Peu à peu, les littératures nationales devinrent objets d'étude: tandis que les jeunes littératures se sont progressivement précisées, les grandes traditions littéraires furent évaluées, revues et fouillées, au fur et à mesure que se sont développées les études littéraires et les sciences humaines. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, la littérature d'Amérique latine s'est vite distinguée de l'espagnole, et la mexicaine, de la colombienne ou de la chilienne. Aux XIXe et XXe siècles, les littératures nationales ont peu à peu vu le jour, résultantes, entre autres choses, des mouvements coloniaux, des révolutions politiques, des courants idéologiques et de la spécialisation même du champ littéraire; du moment que la littérature est devenue un objet d'étude sérieux, à part entière, les méthodes et les grilles d'analyse se sont diversifiées, se sont affinées, et ce, jusqu'à faire du texte littéraire la rencontre de(s) mondes: le réel et l'imaginaire, le semblable et l'autre, l'ici et l'ailleurs, le connu et l'inconnu, le visible et l'invisible, etc.
    C'est de cette façon que la littérature québécoise s'est légitimée: depuis les premiers travaux de Camille Roy au début du XXe siècle jusqu'à la parution en 2007 d'une Histoire de la littérature québécoise, les histoires littéraires se sont succédé, des auteurs se sont démarqués, des tendances se sont manifestées. À sa suite, ou en parallèle, les littératures acadienne et franco-ontarienne ont, elles aussi, pris place dans un mouvement d'affirmation identitaire, voire nationale. Des littératures sont nées. Les Hubert Aquin, Gaston Miron ou Michel Tremblay au Québec, les Antonine Maillet, Herménégilde Chiasson et Jacques Chiasson en Acadie, les Patrice Desbiens, Jean-Marc Dalpé et Daniel Poliquin en Ontario ont marqué à leur façon les jalons de corpus aujourd'hui reconnus.
    Une littérature peut-elle naître autrement que par cette volonté d'affirmation identitaire? Eh bien, on peut considérer que les travaux du Groupe de recherche sur l'écriture nord-côtière (GRÉNOC) en sont à mettre au jour une littérature ou plutôt, comme le précisait Pierre Rouxel dans l'éditorial du no 1 de Littoral, un corpus non pas défini par une seule langue et par l'appartenance de ses auteurs à une nation, mais défini par un espace, un territoire qui, d'une part, rejoint du fait même, la littérature québécoise, sans s'y restreindre, et la littérature acadienne, si l'on considère que l'Acadie nouvelle s'étend jusque sur la Côte-Nord, en Minganie. La littérature franco-ontarienne, dont une grande partie des textes évoque le Nord français de la province voisine, partage probablement avec l'écriture nord-côtière des paysages et des propos comparables. Mais qui plus est, le corpus nord-côtier que nous sommes en train d'inventorier, c'est aussi celui de textes en anglais, celui d'auteurs autochtones et de ces oeuvres où l'on évoque le Nord québécois. Ce corpus hétéroclite ne se définit donc pas par une langue et par l'appartenance à une histoire nationale, mais demeure le point de rencontre d'identités et de langues. En ce sens, sa découverte et son étude permettent sans aucun doute de jeter un éclairage nouveau sur les identités - québécoise, acadienne, anglophone, autochtones - et sur les langues avec lesquelles il nous met en contact. Et c'est dans cette perspective nouvelle que nous pouvons, au GRÉNOC, aborder des textes et des auteurs variés sous des angles multiples et contrastés, mais éclairants. Et après plus de trois ans d'existence, des pistes se dessinent, des jalons se creusent, des hypothèses sont peu à peu échafaudées dans l'établissement de ce corpus aussi étendu que le territoire qui le circonscrit.
    Cette terre infinie, à défricher, presque vierge, est fertile, n'en déplaise à Jacques Cartier qui n'y voyait que «pierres et rochiers effrables et mal rabottez». Ainsi, dans ce numéro, vous pourrez lire une étude, signée Guylaine Guay, du témoignage polémique de la première Innue qui, en 1976, prit la plume, Ann Antane Kapesh. Ce geste déterminant a pavé la voie à Mélina Vassiliou, poète innue, qui vient de publier son premier recueil, dont il est question dans les pages qui suivent. Vous la découvrirez aussi dans une lecture où son recueil est comparé à celui d'un Septilien d'origine, Marco Vigneault, premier auteur publié chez Zenith Diffusion, à Rivière-au-Tonnerre. C'est entre autres là qu'est passée une autre poète, la grande Rina Lasnier, qui a rendu compte de ce voyage dans un journal que Florence Davaille de l'Université de Rouen nous fait découvrir avec minutie. Par ailleurs, l'autre poète de la solitude, Anne Hébert, a elle aussi été inspirée par l'imaginaire nord-côtier duquel est issu la légende de Marguerite de Roberval et de l'Île de la Demoiselle dont Marie-Ève Vaillancourt suit les traces littéraires à travers le temps. La Côte-Nord propose d'autres lieux mythiques comme Franquelin, qui a inspiré à Claudette Lajoie un roman, ou l'île d'Anticosti, théâtre de nombreux naufrages dont l'un, celui de La Renommée, fera l'objet au XVIIIe siècle d'un récit. Pierre Rouxel nous propose d'ailleurs des lectures attentives de ces derniers textes. Toujours à propos d'Anticosti, le géographe Louis-Edmond Hamelin nous en apprend justement plus sur son origine toponymique: d'où vient ce nom? Pour terminer ce tour d'horizon non exhaustif, vous pourrez porter attention à l'étude de l'anthropologue Paul Charest qui nous fait découvrir, entre autres à partir de monographies consacrées à des villages de la Basse-Côte, une face cachée de la Côte qui fut, jusqu'au XIXe siècle, fréquentée et peuplée par des Esquimaux.
    Finalement, si la Côte-Nord est ainsi le lieu de rencontres et de naissances des textes et des imaginaires, notre revue fait elle aussi naître de nouveaux espaces de contact. Vous pourrez à ce propos prendre connaissance de notre nouvelle rubrique «Les auteurs et la Côte» dans laquelle nous proposerons entrevue, portrait ou point de vue d'un auteur, toujours dans une perspective nord-côtière ou nordique. Enfin, notre rubrique «Lectures et relectures - Au nord du Nord» se renouvelle afin d'élargir la notion de texte nordique: on englobera désormais dans cette partie nouvellement intitulée «Face au(x) Nord(s)» ces textes nord-côtiers dont le récit évoque la nordicité sans toutefois se dérouler au-delà du 50e parallèle.
    On a restreint trop souvent la Côte-Nord à un paradis économique sans parler de ses autres atouts. Il est d'ailleurs de mise, dans le discours ambiant de droite, de ne considérer que la productivité et l'utilité pour définir la valeur d'une activité, d'un projet ou d'une région. La Côte-Nord, vous le découvrirez dans les pages qui suivent, c'est aussi une Terre de naissance, de création et de production poétiques, romanesques, littéraires et culturelles. Et cela, oralement depuis des millénaires, ce que nous découvrons, par exemple, dans le texte inédit de Germaine Mesténapéo, et à l'écrit, depuis 1534. Et il semble bien que ce n'est pas encore près de se terminer.

  • Le GRÉNOC en est à sa cinquième année d'existence et de travaux, qui lui permettent, une fois de plus, de publier le Littoral, édition 2009. L'aventure de recherche dans laquelle se plongeaient ses collaborateurs en 2005 se précise et se confirme: l'intuition qu'avait eue Pierre Rouxel était juste, puisqu'il y avait effectivement, dans ces textes qui parlaient de la Côte-Nord, maints sujets de réflexion, d'étude et d'analyse. Sans que nous les ayons vues venir, il appert que des hypothèses tendent à se confirmer, que des conclusions commencent à s'élaborer et que des pistes nouvelles se dessinent. Les membres du GRÉNOC deviennent, peu à peu, d'abord par curiosité, ensuite par intérêt et, finalement, par souci de trouver des réponses, des spécialistes d'une littérature régionale, mais non moins originale, fascinante et signifiante. Mais pour qui? N'existe-t-elle que pour eux, les chercheurs du GRÉNOC? Si c'était le cas, l'aventure n'en vaudrait pas vraiment la peine. Ce corpus mis au jour, c'est aussi et peut-être même d'abord pour les lecteurs qu'il doit l'être. Ceux-ci, d'ailleurs, sollicitent de plus en plus les membres du groupe de recherche pour savoir quels textes nord-côtiers doivent être lus. Quels sont les textes les plus représentatifs de l'écriture nord-côtière? Par quels titres doit-on passer pour parcourir la Côte-Nord imaginaire? Y a-t-il des classiques dans ce corpus? Et, si oui, lesquels?
    La question des classiques en littérature en est une qui retient l'attention des chercheurs en littérature. Elle peut être attachée à tout un corpus, ou à une époque en particulier. Dans notre cas, celui du corpus nord-côtier, y a-t-il des titres qui se démarquent, des ouvrages ou des textes que l'on pourrait d'emblée qualifier de classiques? L'ensemble des textes nord-côtiers, d'au moins quelques centaines, permettrait de poser la question. Si le nombre le justifie, la qualité, elle, est-elle toujours au rendez-vous? Pour être honnête, il faut répondre non à cette question. Mais les travaux critiques du GRÉNOC ne sont pas de cet ordre: on ne cherche pas à dénicher les textes les mieux écrits ou les plus riches; on tente plutôt d'identifier les propos, les images, les obsessions, les leitmotivs et les impressions à l'oeuvre dans ces textes. Par contre, il se trouve dans cet ensemble des textes dont la qualité ne se discute pas, ne se discute plus: Jacques Cartier consignant ses impressions, Marguerite de Navarre et Anne Hébert relatant l'histoire de Marguerite de Roberval, Gilles Vigneault chantant les souvenirs d'une Côte éternelle ou Nicolas Dickner racontant les aventures de descendants de pirates acadiens à Tête- à-la-Baleine, voilà des exemples d'auteurs et de textes qui ont retenu l'attention des lecteurs, des critiques, des chercheurs et des éditeurs et qui, croyons-nous, devraient passer l'épreuve du temps. Mais limiter la liste des classiques nord-côtiers à ces quelques textes ne serait-il pas trop restrictif? Et nous n'avons abordé que le volet francophone de notre corpus. Qu'en est-il des textes et auteurs de langue anglaise, de culture innue ou décrivant la réalité nordique? Doit-on les inclure à tout prix dans un répertoire des plus grands textes nord-côtiers, alors que le décompte des titres est beaucoup plus restreint? La lutte est alors peut-être perdue d'avance. Ou bien, si l'on se réfère aux textes typiquement nordiques, peut-on appliquer les mêmes critères que ceux que l'on appliquerait au corpus côtier? Voilà autant de questions qui méritent examen et qui soulèvent autant de réponses.
    En fait, notre entreprise d'exploration et de relecture sert aussi à la découverte de textes moins connus. S'ils le sont, c'est parfois qu'ils ont été mal servis par leur époque, par l'idéologie dominante ou par leur diffusion. Mais il peut y avoir là des textes d'intérêt! Par ailleurs, est-ce à dire que des textes moins littéraires ou qui présentent des faiblesses stylistiques méritent de ne pas être considérés ou conseillés? Encore là, il faut être prudent. L'intérêt du public a parfois peu à voir avec les considérations formelles. Et certains de ces textes peut-être maladroits - pensons au roman de Pascal Millet, Tropiques Nord dont il est question dans le présent numéro - peuvent tout de même offrir un intérêt au chercheur qui s'intéresse surtout à la représentation et ainsi devenir des classiques par leur propos original, même si l'écriture l'est moins. Ainsi, quels seraient les critères qui permettraient d'établir une liste de ces classiques nord-côtiers?
    En fait, on peut croire qu'il serait injuste d'user des mêmes indices de sélection pour le critère nord-côtier que pour le corpus littéraire québécois. Plus restreinte dans son ensemble, l'écriture nord-côtière n'offre pas la même diversité ni la même originalité, du moins en apparence. Par ailleurs, on ne fréquente pas le corpus nord-côtier avec la même intention que le corpus québécois ou français: l'horizon d'attente n'est pas le même. Quand on fréquente sciemment le corpus nord-côtier, c'est en principe parce qu'on est prédisposé à une lecture qui nous parlera de ces espaces, de ces épreuves et de ces expériences propres à la Côte et/ou au Nord. Enfin, les concepts de littératures nord-côtière et québécoise sont bien différents: dans un cas, on a affaire à un ensemble d'écritures dont les thèmes et les référents spatiaux sont déjà circonscrits, alors que dans l'autre, des oeuvres, des auteurs et des institutions ont permis de définir un corpus qui rend compte de l'histoire, des idées, de la sensibilité et des obsessions d'un peuple. On peut ainsi, après examen, croire que le traitement des référents nord-côtiers, que l'originalité ou l'exemplarité des événements typiquement nord-côtiers, que la sensibilité aux réalités nord-côtières sont tout autant de balises qui pourraient guider notre choix d'une liste des meilleurs opus.
    Pour cela, il faut des textes inspirants d'auteurs inspirés par un espace unique. Il faut des éditeurs qui croient en ces auteurs. Et nous sommes là, chercheurs collaborant au GRÉNOC, pour parler de ces textes et peut-être même pour suggérer à nos lecteurs, d'ici quelques numéros, les textes les plus marquants, à côté desquels il serait difficile de passer pour qui s'intéresse à la Côte et à sa mise en mots. Mais d'abord et avant tout, cette chose réelle et de plus en plus légitimée qu'est la littérature nord-côtière, celle dont nous tentons d'étudier les caractéristiques depuis cinq ans, eh bien, elle est le fait de lecteurs. Et c'est peut-être à vous que reviendrait l'honneur de nous préciser quels sont les auteurs ou titres nord-côtiers qui vous ont marqués. Ainsi, il nous sera possible de peut-être mieux saisir certains des enjeux de l'ensemble des textes que nous connaissons ou qu'il nous reste à découvrir...

  • Le comité directeur du GROUPE DE RECHERCHE SUR L'ÉCRITURE NORD-CÔTIÈRE (le GRÉNOC) du Cégep de Sept-Îles est particulièrement fier d'offrir cet automne 2010 aux lecteurs, aux étudiants et aux chercheurs de la Côte-Nord et d'ailleurs son 5e numéro. Un numéro qui s'inscrit à la fois dans la continuité et dans la nouveauté. Dans la continuité, par ce qu'on y retrouve les chroniques habituelles qui témoignent encore une fois de la richesse et de la diversité des écritures qui racontent notre immense région. Des chroniques qui témoignent donc de «cet intarissable besoin de récit [...] et de mise en fiction» d'un espace référent qui a ses exigences, certes, mais aussi ses générosités; générosités dont la marque distinctive par excellence serait peut-être bien la «profusion». Cette dernière notion est particulièrement bien illustrée par les nombreuses collaborations qui donnent à ce 5e numéro une dimension bien singulière.
    Un «spécial Gilles Vigneault»
    L'idée d'un «spécial Vigneault» amenée par notre collègue Marie-Ève Vaillancourt allait cheminer lentement - le défi n'était pas mince -, mais sûrement. Ce serait notre manière à nous, du GRÉNOC, de célébrer. De célébrer nos cinq années de travail, certainement; mais de les célébrer « en grand », en rendant hommage au plus grand des écrivains nord-côtiers, au plus prolifique, au plus célèbre, à celui qui plus que tout autre a fait connaître la Côte au Québec et à l'étranger. En la parlant, en l'écrivant, en la chantant. Et circonstance heureuse, ce serait l'occasion de souligner les 50 années de chanson du plus connu des chansonniers québécois! Et ce qu'on ne savait pas encore, qu'on découvre depuis ces derniers mois, c'est que notre aventure à nous, du GRÉNOC, avec notre «spécial», allait s'inscrire dans une suite d'évènements particulièrement fastes, que nous avons tous suivis, et qui font de 2010 au Québec - vous en conviendrez, j'en suis persuadé - une sorte «d'année Vigneault»!
    Le «spécial Vigneault» que nous présentons ici traverse la revue; il est partout, dans son abondance et dans sa diversité. Environ 20 collaborations; près de 20 collaborateurs par conséquent, d'un peu partout - de la Côte-Nord, du Québec, de l'Acadie, de la Louisiane, de la Belgique, de la France. Des collaborateurs généreux qui ont répondu «présent», et qui ont écrit, chacun à leur manière, en fonction de leur intérêt respectif et de leur compétence, des textes de nature et d'envergure différentes: des études savantes, ou moins spécialisées, des hommages toujours surprenants, et quelques inédits, dont deux écrits par deux Innues.
    Faut-il le souligner, le «spécial Vigneault » que nous offrons illustre par ailleurs d'une manière toute particulière les travaux du GRÉNOC et sa revue Littoral, une revue de la Côte-Nord, écrite par des gens d'ici et d'ailleurs, par des gens de compétence diverses, mais tous intéressés par la Côte-Nord et son écriture. Parmi les contributions nord-côtières, je me dois de signaler plus particulièrement celle du Natashquanais bien connu, Bernard Landry, dont tout le monde sait qu'il est un admirateur passionné de son compatriote, Gilles Vigneault. Signalons aussi la présence parmi nos collaborateurs de spécialistes de longue date de Vigneault, de chroniqueurs, d'universitaires (littéraires, musicologues), et même d'artistes - dont Jessica Vigneault... et son père! Tous leurs textes attestent de l'intérêt que ne cesse de susciter Gilles Vigneault et son oeuvre, sur la Côte, au Québec et à l'étranger; aussi bien chez les autodidactes que chez les chercheurs.
    Mais étudier l'oeuvre de Vigneault, c'est fatalement finir par rencontrer la Côte quelque part. Dans ce «spécial», on comprendra par conséquent que Vigneault et son oeuvre, et la Côte, ne font qu'un. Et qu'à cette occasion, le GRÉNOC et sa revue Littoral continuent à cheminer. Les objectifs énoncés en 2006, à l'origine de notre entreprise, restent les mêmes, aussi pertinents, et de plus en plus légitimes.
    LE GRÉNOC et LITTORAL
    cinq ans plus tard Pertinence
    Il serait à propos de rappeler ici l'idée de base des travaux du GRÉNOC à sa fondation: réapprivoiser le corpus écrit nord-côtier et relire les textes nord-côtiers pour tenter de cerner la «représentation» qu'ils donnent du référent qui les alimente. Cette démarche devant nous permettre de cerner peu à peu l'imaginaire de notre région. Une région qui, dans son uniformité, est porteuse de diversités; diversités qui sont autant de l'ordre de son espace (maritimité, territorialité, nordicité) que de l'ordre de ses cultures (autochtone, francophone, anglophone). Ces paramètres déterminèrent les choix éditoriaux de Littoral - et conséquemment, son organisation. Parmi ces choix, la décision de prendre en compte l'écriture autochtone - sur la Côte, l'écriture innue - est probablement l'une des plus heureuses.
    Depuis cinq ans, les collaborateurs de Littoral ont lu, commenté, réfléchi. Ils ont proposé des hypothèses, tracer des pistes de réflexion, commencé à élaborer des conclusions. Ce faisant, ils ont confirmé de façon péremptoire l'existence du corpus écrit nord-côtier, un corpus dont l'ampleur - que l'on découvre toujours - ne cesse de nous étonner. Ils ont confirmé aussi, par leurs analyses, les richesses de fond et de forme de ce corpus, qui loin de nous enfermer, nous rattachent sans cesse à d'autres espaces et à d'autres problématiques, plus vastes encore que la Côte et le Québec. À titre d'exemple, la lecture «ménipéenne» que fait Haijo Westra du roman Elle de Douglas Glover, qui l'amène à conclure que la Côte-Nord - à travers l'histoire réinventée encore une fois de l'héroïne Marguerite de Roberval - «devient le lieu crucial où l'identité contemporaine se laisse examiner».
    Par ailleurs, le corpus nord-côtier, et c'est là une dimension dont on ne peut que bien légitimement s'enorgueillir, dimension qui fait sa richesse, sa solidité et son originalité, s'inscrit dans une durée qui est celle de la présence française en Amérique du Nord, celle de l'histoire du Canada et du Québec. Dans la plupart des grands textes fondateurs de la littérature québécoise, nous sommes présents - ce qui nous autorise par conséquent à faire de ces textes des relectures «en perspective nord-côtière»; par exemple, des Relations des Jésuites. Ce qui ne nous empêche nullement, en même temps, de lire des oeuvres plus récentes - comme Tequila bang bang, lu par Jérôme Guénette -, ou celles récemment éditées de Joséphine Bacon et de Suzanne Lamarre.
    C'est alors que l'on peut mieux mesurer le bien-fondé de notre définition de l'écriture nord-côtière, et sa portée: toute écriture, d'ici ou d'ailleurs, qui prend la Côte (de Tadoussac à Blanc-Sablon) comme prétexte et comme propos... Ce qui nous ramène donc sans cesse à la Côte, à la Côte comme référent. La Côte-Nord, espace-référent que nous n'en finissons pas de voir se préciser et s'élargir. Comment dissocier en effet le littoral nord-côtier de l'espace maritime du fleuve élargi et de l'estuaire? Et même du littoral sud? Comment le dissocier par ailleurs des territoires plus au nord, du Nitassinan que les Innus de jadis parcouraient bien avant que l'Homme blanc arrive ici, qui ont appris à celui-ci à le parcourir et à le découvrir? Comment le dissocier enfin de son Nord plus éloigné et de son pouvoir d'attraction; ce Nord qui n'a cessé de fasciner et d'attirer - pour des raisons diverses, chacun ayant les siennes?
    Et c'est du littoral qu'on part (pour monter vers le Nord ou prendre la mer ou traverser le fleuve), et c'est au littoral que l'on revient (du Nord ou de la mer ou de la Côte-Sud). Littoral, c'est-à-dire rencontres, séparations, retrouvailles, harmonies ou conflits... Décidément, oui, la Côte-Nord comme référent, pour ceux qui l'écrivent notamment, est plus souvent qu'autrement synonyme de «générosité» et de «profusion».
    Et légitimité
    Mais peut-on fonder davantage encore la légitimité du GRÉNOC et de sa revue Littoral? Cette question de la légitimité traverse d'une certaine façon, à l'occasion de questions diverses, les réflexions des trois précédents éditoriaux rédigés par mes deux collègues du Comité directeur, Marie-Ève Vaillancourt et Jérôme Guénette. On pourrait peut-être résumer le tout ainsi : spécificité / universalité? Ou bien de façon plus prosaïque: écrits mineurs / écrits majeurs? La tentation est grande, dans un premier temps, d'opposer ces concepts; mais très vite, la fréquentation des textes et le travail sur ceux-ci nous amènent à élargir les débats et à tisser des liens de divers ordres, qui conduisent inévitablement à des questions, plus larges et plus fondamentales, de fond et de forme, de sens et de style. La spécificité que l'on cherchait nous conduit, comme presque à notre insu, ailleurs. C'est peut-être justement parce qu'une forte spécificité porte toujours en elle une part d'universalité. N'est-ce pas ce que dit précisément et joliment Gilles Vigneault quand il confie: «Avec le pas de Natashquan, je crois me rapprocher du pas international. Je voudrais pouvoir les confondre afin de n'en entendre plus qu'un seul, celui qui scande l'amitié de tous les hommes, retrouver et affirmer le sens moral de l'humain.»
    Quant aux écrits dits mineurs, leur analyse se révèle parfois surprenante. Par conséquent, ce qui fonde la légitimité de notre démarche, ce sont, certes, nos intuitions, mais surtout, nos réalisations des cinq dernières années. Mais on peut toujours, avec enthousiasme, «entrer en écriture nord-côtière» pour tenter d'en montrer la spécificité. Y aurait-il là quelque chose de répréhensible? N'est-ce pas au contraire une posture stimulante susceptible de faire cheminer? Ne serait-ce pas, finalement, la meilleure «porte d'entrée»?
    Notre choix éditorial d'étudier l'écriture nord-côtière est assurément légitime. Mais en affirmant l'existence d'une écriture régionale - avec ses spécificités et son universalité, et ses écrits plus ou moins consistants -, nous voulons en réalité prendre notre place légitime dans le corpus national. Nous voulons, en étudiant nos textes qui sont aussi ceux de tous les Québécois, participer aux débats plus spécifiques qui mobilisent ceux qui s'intéressent aux questions d'écriture et de littérature. Nous voulons, par nos travaux, donner à la Côte-Nord et au Québec une opportunité de mieux se connaître encore. Nous voulons par la même occasion apporter notre contribution, même modeste, aux grands débats de société qui animent la vie de notre région et de la société québécoise.
    Mais que pense-t-on de tout cela, ailleurs, dans les régions éloignées des grands centres?
    Notre DÉFI: DURER!
    Pour le GRÉNOC et Littoral, le défi sera toujours le même : durer! Et durer encore! Mais pour continuer à mener ses travaux, la petite équipe du GRÉNOC a besoin d'être accompagnée dans sa démarche. Par son milieu d'abord. Par les particuliers, par les entreprises, par les institutions... Il convient ici de rappeler le rôle de soutien de premier plan du Cégep de Sept-Îles auquel est rattaché le GRÉNOC.
    Mais pour publier Littoral, il faut aussi des gens qui lisent, qui écrivent, qui sont intéressés à publier. Depuis cinq ans, l'équipe des collaborateurs et des collaboratrices, d'ici et d'ailleurs, n'a cessé de s'élargir. C'est surtout grâce à elles et grâce à eux que la revue paraît, et il faut les remercier vivement. Il faut aussi par la même occasion lancer un appel pressant à tous les autres qui s'intéressent à notre région et qui pourraient enrichir de leurs écritures les prochains numéros de Littoral. Aux chercheurs donc, mais aussi aux créateurs, aux écrivains: car la Côte-Nord pour se développer complètement aura toujours besoin - également - de «récits» et de «mises en fiction».
    Par conséquent, durer pour exister et pour consolider. Et peut-être durer pour «se développer»? Les perspectives de travail ne manquent pas. Un chantier de rééditions d'oeuvres nord-côtières, aujourd'hui difficilement accessibles, s'inscrirait comme tout naturellement dans les objectifs du GRÉNOC. Et il faudrait bien qu'un jour ses travaux de recherche puissent alimenter une démarche d'enseignement. Pourquoi donc le concept d'Études régionales n'accompagne-t-il pas toujours celui de Développement régional?
    L'aventure du GRÉNOC a quelque chose du voyage. Comme les explorateurs des débuts, nous cherchons, nous aussi, dans les espaces du «Nort» qui est le nôtre, un «passage». Comme Cartier, nous voulons aller «aux Terres Neuffves découvrir certaines ysles et pays». Pour, comme le dit Gilles Vigneault dans sa chanson consacrée à l'explorateur, «La Découverte», «apprend[re] le sens de l'eau» «en remontant la rivière». Car nous dit ailleurs le poète: «Notre histoire commence par le mot voyagement».
    Mais voyager, c'est aussi s'arrêter. Et chaque parution de Littoral est justement un arrêt. Et une étape. Nous faisons comme Cartier passant dans les environs des îles de la Madeleine: «... et pour ce voullions abvoir plus emple congnaissance desdits parroiges mismes les voiles bas et en travers...»

  • Au fil des numéros, le GRÉNOC s'avance et s'aventure en des eaux qu'il connaît de mieux en mieux, qu'il comprend de plus en plus: les textes nord-côtiers révèlent peu à peu leurs arcanes. La tâche d'exploration et d'appropriation du corpus nord-côtier mène ses chercheur(e)s dans des abysses parfois surprenantes et riches, tant par l'esthétique de l'oeuvre que par les trésors de son contenu. C'est ainsi qu'après notre voyage au pays de Gilles Vigneault, dans le dernier numéro, d'autres trésors sont venus garnir notre inventaire de plus en plus varié. Mais ici, nous n'insisterons pas tant sur la quantité déjà importante des titres et des auteurs qui ne cessent de s'ajouter à la collection nord-côtière que sur leur valeur littéraire, historique et sociologique dans les études culturelles actuelles.
    En effet, après avoir déjà insisté sur les caractéristiques qui font de la Côte-Nord un espace fertile, générateur de discours et porteur d'un imaginaire singulier, nous remarquons par ailleurs que cette terre de tous les possibles a mis au monde des personnages - réels et imaginaires - à sa (dé)mesure. Le présent numéro place sous les projecteurs quelques-uns de ces géants sur lesquels ou à partir desquels s'est façonné le littoral nord-côtier, réel et imaginaire.
    En effet, ces figures d'une mythologie nord-côtière viennent au monde par le Fleuve, source des gestes quotidiens ou d'une geste quasi épique qui appellent des textes riches d'enseignements et de renseignements uniques.
    D'abord, c'est Jacques Cartier qui arrive de l'est en nommant la Côte et ses îles et qui légitimise ainsi l'aventure française en Amérique. Cette fois-ci, Pierre Rouxel rend compte du sens de la deuxième relation du voyage de Cartier dont les accents lyriques et les qualités littéraires, en plus de son importance historique, ne semblent désormais plus à discuter.
    Contemporaine de Cartier, Marguerite de Roberval, protégée du Sieur Jean-François Larocque de Roberval qui, en 1542, s'en va établir une colonie à Québec, sera laissée sur une île du Saint-Laurent. Elle y passera plus de deux ans... Ici, la réalité dépasse l'entendement: comment cette jeune noble française a-t-elle pu survivre aux caprices de l'hiver et du fleuve? C'est ce mystère qui nourrit les écrivains depuis, entre autres Charles O. Goulet qui a fait de cette légende l'argument de son récit The Isle of Demons dont Marie-Ève Vaillancourt rend compte dans la section anglophone des «Lectures et relectures».
    Attardons-nous ensuite à l'un de ces hommes, à la fois auteur (d'un journal) et militaire: au XVIIIe siècle, à la fin de l'été 1711 précisément, l'Amiral anglais Hovenden Walker a tenté de mener une imposante flotte jusqu'à Québec, dans le but de prendre la ville. La Côte, gardienne du Fleuve, ne le laisse pas faire: l'Île-aux-oeufs, au large de l'actuelle Pointe-aux-Anglais, verra périr plusieurs centaines de ses hommes, 1500 à 2000, peut-être. Quelle résonance eut alors un tel évènement? Eh bien, l'équipe de Littoral vous invite à découvrir un florilège d'extraits - dans ce numéro et dans celui de l'an prochain - de textes relatant le naufrage de l'armada anglaise il y a trois cents ans cette année. Nous inaugurons ainsi notre nouvelle section Morceaux choisis qui devrait permettre de rendre disponibles aux lecteurs de la revue des extraits d'oeuvres - parfois peu disponibles; des extraits qui pourraient être regroupés autour d'un événement, d'un personnage, d'un auteur, d'une thématique... Il s'agit donc de donner à cette occasion la parole aux textes eux-mêmes. Le Comité directeur du Grénoc pense qu'à travers cette approche - qui a déjà fait ses preuves - il offrira aux lecteurs la possibilité d'enrichir leur connaissance des écrits nord-côtiers en leur permettant avec eux un contact plus direct et plus concret. Il s'agit par ailleurs, par la même occasion, d'ajouter à l'approche jusqu'ici privilégiée du «commentaire et de l'étude». Enfin, en faisant se voisiner des textes différents - mais proches quelque part - on espère mieux voir naître et s'élaborer l'écriture nord-côtière, mieux cerner les grands axes - autant de sens que de formes - autour desquels elle se déploie. Les textes publiés dans ce numéro (des XVIIIe, XIXe et XXe siècles; un premier choix puisque d'autres seront publiés dans le no 7) évoquent tous le naufrage de Walker à l'Île- aux-oeufs à l'automne 1711. Pierre Rouxel a fait la recherche des textes. Jérôme Guénette et Marie-Ève Vaillancourt les ont relus et ont choisi les extraits retenus.
    Par ailleurs, chevauchant les XIXe et XXe siècles, trois autres figures aujourd'hui légendaires vont fortement influencer la mise au monde des représentations de la Côte: Placide Vigneau, Henry de Puyjalon et Henri Menier. Ces exilés, sur terre ou sur une île, feront de la région le lieu d'une aventure extraordinaire rendue, dans le cas de Vigneau et Puyjalon, par les cahiers ou textes qu'ils laisseront. L'anthropologue Paul Charest a ainsi fait un relevé précis du vocabulaire maritime de Placide Vigneau, vocabulaire ici commenté et analysé dans un article au long cours qui souligne le travail de moine effectué par notre collaborateur et dont il faudra lire la suite dans la septième livraison de Littoral. D'autre part, l'historien Rémy Gilbert rend compte des réflexions de Puyjalon, alors au service du gouvernement du Québec, à propos des tractations et transactions par lesquelles Henri Menier deviendra propriétaire de la plus grande île du Saint-Laurent, Anticosti.
    Ce que nous venons d'évoquer ne sont là que quelques épisodes, et pourtant ceux-ci couvrent pratiquement quatre cents ans d'histoire, celle du Québec, de la Côte, de la littérature d'ici: la naissance, l'émancipation, l'installation, la célébration ou la fierté sont au coeur des textes de ces figures historiques qui donnent ainsi une couleur particulière à l'histoire littéraire nationale. En effet, l'examen attentif de ces textes nord-côtiers révèle autre chose que la survivance, la souffrance, le repli sur soi ou la nostalgie de l'époque coloniale. Au contraire, ces héros, en quelque sorte, sont aussi des jalons de l'histoire littéraire québécoise: grâce à eux, on s'approprie une partie du territoire, de ses habitants et de ses défis, ce qui permet aussi, en plus des textes québécois classiques, de modeler l'identité française d'Amérique. La couleur nord-côtière vient teinter celle du Québec entier: le grandiose des forêts et des eaux littorales bordées d'une multitude d'îles inspire, fascine et façonne des images et des textes uniques dans le corpus québécois.
    Par ailleurs, plus on avance dans le XXe siècle et jusqu'au XXIe, plus la littérature nord- côtière se veut intime, éclatée, à la fois trouble et lumineuse, dont les femmes se font de plus en plus les porteuses. Jennifer Tremblay, dont nous commentons le dernier récit théâtral, Le Carrousel, et Naomi Fontaine, romancière lue et analysée par Jean-François Létourneau, Nord-Côtières d'origine, font de la Côte le lieu de drames actuels et de tragédies du quotidien, inscrivant d'emblée par là ces textes dans le courant postmoderne. Toujours dans la veine intimiste des images tirées du quotidien, le dernier recueil de haïkus d'Hélène Bouchard fait aussi l'objet d'un compte-rendu critique, ce qui n'est pas sans intérêt, vu entre autres l'important développement que prend ce genre poétique, en particulier sur la Côte-Nord. Enfin, l'auteur Stéfan Marchand, dans la lignée de ceux pour qui l'installation sur la Côte fait jaillir les mots, livre ses réflexions dans un inédit ainsi que dans un récit commenté par Fannie Dubeau, une nouvelle collaboratrice au GRÉNOC.
    Entrez donc par une porte que vous connaissez peut-être, celle de la Côte-Nord, dans ces univers hors du commun, décrits par des êtres qui deviennent, du moins par les mots, exceptionnels. Ce sont là des textes à la mesure du territoire démesuré qui les a mis au monde!

  • Les travaux des cinquante dernières années en sociologie de la littérature nous ont appris que l'écriture, «par vocation tournée vers l'imaginaire, n'échappe pas à la trilogie production-diffusion-consommation qui règle le mode d'existence de toute création humaine, fût-elle matérielle ou intellectuelle». Les études des chercheur sont alors mis en circulation un concept qui nous intéresse ici, celui d'institution littéraire, celle-ci s'incarnant de façon plus concrète dans un certain nombre d'instances (à titre d'exemples, des cénacles ou des regroupements, des salons, des prix, des éditeurs, des critiques, des écoles, des bibliothèques, etc.). Ces instances donc, qui seraient ces lieux et ces rouages régissant aussi bien les contextes de création et de production que de diffusion, de réception et d'évaluation. Autant d'étapes qui rendent l'oeuvre écrite légitime - acceptable par conséquent; autant d'étapes qui la «consacrent» de façon plus ou moins définitive.
    Mais dans le contexte nord-côtier qui nous intéresse ici plus particulièrement, qu'en est-il de l'institution littéraire? Existerait-il un certain nombre d'instances qui nous autoriseraient à parler d'institution littéraire nord-côtière? Et qu'en est-il plus précisément dans le cas de Baie-Comeau, cette ville qui fête en 2012 son 75e anniversaire? Le Comité directeur de la revue Littoral propose, dans ce numéro spécial sur «Baie-Comeau et l'écriture», une première tentative d'explication, une ébauche de réponse à travers 13 articles, écrits par 9 collaborateurs.
    Le MOUVEMENT LITTÉRAIRE
    À BAIE-COMEAU... ou comment «déterminer des façons d'écrire»
    «[...] la littérature ne peut être comprise que comme une activité humaine, inscrite dans un ensemble d'activités plus vastes, exercées par des personnes aux prises avec [des] conditions et [des] contraintes [...].»
    La lecture du dossier dont il est question ici prouve bien - encore une fois - que «la littérature ne se conçoit jamais seule» et qu'«elle n'existe qu'à l'intérieur d'un ensemble de pratiques culturelles plus vaste». Ce qu'illustre tout à fait l'article de Claude Rodrigue consacré à l'histoire du théâtre professionnel à Baie-Comeau - La Chant'Amuse - qui met en évidence près de trente années d'animation, de créations et de productions, à l'occasion à saveur locale ou régionale.
    Mais la vie littéraire à Baie-Comeau est surtout incarnée, depuis une dizaine d'années, par une autre institution baie-comoise qui n'a pas cessé de s'enraciner, de se consolider, de se développer et de rayonner toujours davantage: le Camp littéraire de Baie- Comeau. À ce sujet, il faut lire absolument le texte de Louise St-Pierre intitulé «Le Camp littéraire de Baie-Comeau, son évolution et son rayonnement». Avec le Camp littéraire, toutes les dimensions essentielles de l'activité littéraire sont en effet interpellées: l'animation, la création, la production, la diffusion... On sait par ailleurs que le Camp littéraire a fait de Baie-Comeau, au fil des ans, «une sorte de capitale du haïku». Cet été, le Camp a vécu sa 8e édition, et, encore une fois, les participants ont écrit. La directrice du Camp, Francine Chicoine, nous propose ainsi de lire une trentaine de ces haïkus inédits qui ont été rédigés cet été. Avec son article «Dans le sillon des mots / La création littéraire à Baie-Comeau», elle nous invite aussi à la lecture de quelques micronouvelles composées dans le cadre des «ateliers littéraires». Par ailleurs, les cinq années d'existence du Groupe Haïku de Baie-Comeau et sa récente publication, Le fleuve à nos pieds, sont d'autres preuves de l'intérêt de plus en plus marqué du milieu baie-comois pour la création littéraire. C'est du moins ce que démontre cet autre texte de Claude Rodrigue, intitulé «Le GHBC souligne ses noces de bois». En somme, on le voit aisément: il existe à Baie-Comeau une vie culturelle plutôt remarquable dont la vitalité est redevable, faut-il le souligner encore une fois, aux travaux du Camp Littéraire. Ceux-ci font particulièrement la preuve de leur efficacité si on considère les nombreuses publications des dernières années. Nous faisons référence ici à celles des Éditions Tire-Veille et des Éditions David qui ont permis l'émergence de nouveaux talents et aussi à de nombreuses autres personnes de participer d'une façon ou d'une autre à ce que la vie littéraire offre de passionnant et de stimulant. C'est pour cette raison que nous croyons important de saluer le travail plus qu'impressionnant du Camp littéraire de Baie-Comeau en lui consacrant plusieurs pages de ce numéro spécial.
    Par ailleurs, la vie littéraire d'une communauté ou d'une région, pour être complète, doit aussi pouvoir se vérifier dans ce qu'on appelle la réception des oeuvres publiées. Certaines des activités du Camp littéraire prennent déjà en charge cette dimension. Mais elle s'exerce aussi ailleurs: par exemple, à la radio ou dans les journaux... Ou dans la revue Littoral. Le dossier qui nous concerne ici fait justement la preuve de l'existence d'un discours critique nord-côtier. Ce dernier, pris en charge tant par des Baie-Comois que par des gens d'ailleurs, s'intéresse de façon plus précise aux oeuvres et à leurs auteurs. Ainsi, à Baie-Comeau, Claude Rodrigue continue sa lecture de l'oeuvre de Claude Marceau en nous présentant ses réflexions sur ses deux récentes publications, Balade en Boréalie (2010) et Saisons de sel (2012), deux recueils de haïkus. Et, écrits par des gens de l'extérieur de la région - ce qui témoigne d'un certain rayonnement de l'écriture nord-côtière -, trois autres textes s'intéressent aussi à des publications récentes. Yvon Paré s'intéresse à «l'esprit nomade» de Gérard Pourcel dans ses Chroniques d'une mémoire infidèle (2012); la romancière Nicole Houde nous offre une consistante étude de la nordicité dans l'oeuvre de Francine Chicoine; et la Française Meriem Fresson nous présente S'agripper aux fleurs, un recueil de haïkus écrit par trois auteures innues.
    Enfin, trois autres collaborations mettent en évidence autrement, «la question de l'écriture à Baie-Comeau». Deux articles jettent un regard sur le passé en s'intéressant à deux personnalités marquantes, deux grands animateurs de la vie culturelle baie-comoise et nord-côtière. Le premier, sous l'initiative de Pierre-Philippe Landry de la Société historique de la Côte-Nord, évoque, par le biais de la bibliographie, l'abondante oeuvre écrite de l'historien Pierre Frenette récemment décédé. Le second, sous l'égide de Pierre Rouxel, nous renvoie aux premières années de Baie-Comeau en évoquant l'oeuvre de Mgr René Bélanger, qui fut à la fois un historien et un homme de lettres; probablement le premier spécialiste en «écritures nord-côtières». Véritable précurseur en la matière, il publia en 1971 la première anthologie consacrée aux textes nord-côtiers, La Côte-Nord dans la littérature. Avec lui - et avec d'autres autour de lui, comme le journaliste Gérard Lefrançois -, allait s'amorcer un nouveau chapitre de la longue histoire de l'écriture nord-côtière: celle-ci serait désormais prise en charge, de plus en plus, par les Nord-Côtiers eux-mêmes. Elle s'intéresserait surtout à l'histoire de la Côte d'abord. C'était la nais- sance, d'une certaine manière, des premières «études nord-côtières». Il faut donc le redire: pour d'évidentes et diverses raisons qu'on ne peut ici préciser, Baie-Comeau aura été, pendant ses vingt et trente premières années d'existence surtout, le premier - sinon l'unique - foyer culturel nord-côtier.
    Quant au dernier article dont il faut parler pour clore le dossier sur «Baie-Comeau et l'écriture», il offre une opportunité dont il faut se réjouir dans la mesure où elle permet d'aller plus avant dans la réflexion, et encore une fois, d'une autre manière. Certes, on le sait bien, Baie-Comeau est un lieu de création et de production. Mais il est aussi parfois l'élément déclencheur de l'écriture, et sa matière même. On pourrait le vérifier chez
    certains auteurs de notre région, mais cela se vérifie aussi chez des auteurs «étrangers»: chez des auteurs québécois sans aucun doute, mais aussi chez des auteurs d'ailleurs. C'est donc dire que Baie-Comeau et sa vaste région intéressent et séduisent; qu'elles offrent des possibilités qu'il appartient aux créateurs d'exploiter. Ainsi, par l'écriture des «autres», Baie-Comeau voyage; et par les chemins souvent imprévisibles de l'imaginaire dont seuls les créateurs décident. Alors, doit-on se surprendre tant que ça de voir Henri Vernes, après sa visite au chantier de la Manicouagan en 1964, écrire l'année suivante, Terreur à la Manicouagan? Oui! Oui! Bob Morane à la Manicouagan! À l'occasion de ce numéro spécial, Marie-Ève Vaillancourt s'est donc penchée sur le rôle de la Côte-Nord dans la construction du viril moranien à l'intérieur de cette oeuvre qui ouvre le cycle Miss Ylang Ylang de la série des Bob Morane. On y découvre entre autres que le lieu même de l'action participe activement aux mécanismes d'une poétique de la virilité développée par Vernes.
    Il y aurait donc à Baie-Comeau suffisamment d'instances pour qu'on puisse parler d'une institution littéraire? Mais l'institution du littéraire nord-côtier existe aussi davantage encore depuis ces dernières années, depuis la mise sur pied, au Cégep de Sept-Îles, en 2006, du Groupe de recherche sur l'écriture nord-côtière - le Grénoc.
    LE NÉCESSAIRE APPAREIL CRITIQUE... ou comment déterminer des façons de lire
    Si l'institution de l'écriture - terme plus englobant et représentatif de l'objet d'étude qui anime les travaux du Grénoc que le restrictif vocable «littéraire» - passe obligatoirement par la reconnaissance d'instances de production et de diffusion, telles que nous venons de les évoquer à Baie-Comeau, elle doit aussi nécessairement passer par des instances de légitimation. À cet égard, le Grénoc, qui publie cette année le 7e numéro de sa revue Littoral et lance sa collection Les Cahiers du Grénoc, endosse inévitablement, donc, une part importante de ce rôle institutionnel dans la reconnaissance sociale du référent nord-côtier comme porteur de sens dans l'écriture, comme prise de position et comme discours sur la Côte-Nord. Ce rôle de réception et d'évaluation, au sens large, participe en effet à la mise en marche vers cette légitimation institutionnelle en s'appuyant sur la constitution naturelle d'un corpus précis, même s'il reste encore à découvrir, et sur l'exploitation de ce dernier comme outil d'analyse du discours nord-côtier. Autrement dit: Qu'en dit-on? Comment le dit-on? Pourquoi le dit-on? Et de cette manière-là en particulier? Les réponses à ces questions - et à d'autres aussi! - opèrent la mise en forme d'un discours pluriel autour d'un même référent. La parution de ce numéro prouve ainsi une fois de plus qu'il existe mille et une façons de parler de la Côte-Nord, toutes aussi légitimes les unes que les autres, chacune découlant d'une sensibilité qui lui est propre. Cela permet ainsi à notre référent de fonctionner comme un prisme, multipliant alors les déclinaisons possibles d'un spectre culturel complexe qui s'inscrit incidemment dans le cadre plus large du littéraire québécois. Après tout, la culture n'humanise-t-elle pas localement notre rapport collectif au monde?
    Et si l'une des caractéristiques essentielles de l'écrit et du fait culturel qui en découle est sa transmission, on peut dire également que ce 7e numéro assume pleinement cette responsabilité. La conclusion de l'article de Paul Charest qui comprend un précieux inventaire consacré au vocabulaire maritime de Placide Vigneau et le recensement de documents d'archives concernant l'amiral Walker et sa funeste expédition de 1711 réalisé par Peter Gagné, archiviste au Centre de référence de l'Amérique française, qui introduit la suite des «Morceaux choisis» entourant le naufrage de la flotte anglaise sur les récifs de l'Île-aux-oeufs en sont certainement la preuve. En outre, toute la section intitulée «Lectures et relectures» mérite à elle seule qu'on s'y attarde pour son apport incontestable au processus de reconnaissance d'une institution de l'écriture nord-côtière par la réception et l'évaluation des écrits qui la façonnent. Une lecture qui se fait en conformité avec l'axe de recherche du Grénoc et qui est forcément orientée, par conséquent, vers une compréhension dynamique de la composante nord-côtière du discours soumis à l'analyse. À travers le contenu de ce 7e numéro, toutes sections confondues, des thèmes majeurs émergent ainsi naturellement du corpus à l'étude: la littérature de voyage (voir entre autres les textes de Steve Dubreuil à propos de Robert-Michael Ballantyne, un jeune écossais qui a oeuvré comme commis à différents postes de traite de la Hudson's Bay Company, et l'inédit de Vanessa Racine qui, avec sa plume impressionniste, relate son voyage à bord du Nordik Express, le bâtiment qui assure la desserte maritime sur la Basse-Côte-Nord), le pouvoir attractif de la Côte (lire absolument les articles de Rémy Gilbert au sujet d'Auguste Galibois et de Fannie Dubois concernant Génération pendue de Myriam Caron), le territoire comme point d'ancrage d'un imaginaire débridé (voir entre autres l'article de Jérôme Guénette qui analyse le jeu discursif du va-et-vient entre le réel et l'utopie dans L'Impératrice de l'Ungava) et la rencontre de l'autre. Au sujet de ce dernier thème, Littoral y consacre toute une section depuis sa première parution en 2006 et ce 7e numéro ne fait pas exception. Une rencontre menée par Jean-François Létourneau avec Rodney St-Éloi, le directeur général de Mémoire d'encrier, prouve que le Comité directeur a eu raison de vouloir consacrer à l'écriture amérindienne une part importante de sa revue et met en lumière la richesse d'un corpus en émergence: «Un processus d'humanisation de l'image de l'Amérindien est amorcé. Les gens acceptent qu'il y a quelque chose qui s'appelle la littérature amérindienne qui existe bel et bien», confie en effet St-Éloi à Létourneau dans cet entretien. Cette ouverture sur les autres cultures, nous pouvons aussi la voir agir notamment à travers le regard suédois de Christophe Premat et Françoise Sule qui analysent conjointement la voix marginale de Rita Mestokosho et par le biais d'un entretien avec Laure Morali mené par Pierre Rouxel.
    Mais ce numéro, tout en s'inscrivant dans la continuité des précédents, ouvre par ailleurs quelques perspectives nouvelles de recherche qui pourraient s'avérer au fil des ans fort prometteuses. La publication d'une première partie des actes du colloque sur Yves Thériault qui s'est tenu à Baie-Comeau à l'initiative de Julie St-Pierre en septembre 2011 souligne et rappelle à cet égard la richesse et l'importance de l'oeuvre thériausienne dans le corpus nord-côtier. L'oeuvre de Thériault comprend en effet bon nombre de références directes à cet immense territoire qu'il affectionnait tout particulièrement. Ce qui ouvre, pour les chercheurs du Grénoc, tout un chantier d'analyse et de possibilités. Déjà, le projet de publication des actes a permis de mettre en place une collaboration particulière avec l'UQAR par le biais du cours intitulé Pratiques éditoriales. À l'invitation de Nadia Plourde, enseignante titulaire du cours à l'automne 2011, les étudiants ont donc été invités à endosser concrètement le rôle du correcteur en conformité avec le protocole de rédaction de la revue Littoral. Un exercice auquel les étudiants se sont soumis avec professionnalisme et qui est en complète adéquation avec l'un des mandats du Grénoc puisque la portée pédagogique du projet ne laisse aucun doute. L'entente de reproduction signée avec Les Éditions du dernier havre concernant La Passe-au-Crachin pour inaugurer la collection Les Cahiers du Grénoc témoigne également de ces perspectives nouvelles qui s'offrent au groupe de recherche. Dans la jeune histoire du Grénoc, il nous apparaît donc évident que cette dernière étape confirme que le groupe est l'un des acteurs privilégiés, aux côtés des deux Sociétés historiques de la Côte-Nord et du Camp littéraire de Baie-Comeau, dans la constitution légitime d'une institution de l'écriture nord-côtière.
    Diffusion, réception, évaluation. Trois étapes qui décrivent les travaux menés par le Grénoc et qui inscrivent, de ce fait, le contenu du 7e numéro dans le processus de reconnaissance d'une institution littéraire propre au territoire qu'elle couvre. Mais il s'agit aussi d'un numéro qui nous semble nécessaire et fort intéressant quant à la participation active de l'écriture nord-côtière dans le grand Tout de l'identité littéraire québécoise...

  • Après huit ans d'existence, pourrait-on dire de Littoral qu'il fait partie du paysage culturel nord-côtier et québécois? Peut-on en dire autant du Grénoc en ce qui concerne la recherche? Répondre à ces interrogations nous permettra de présenter succinctement le contenu du numéro 8 - que vous tenez entre vos mains -, mais encore de faire le point sur la vigueur et l'utilité des activités dans lesquelles ces deux entités sont engagées depuis leur création.
    Comme le numéro 7 de Littoral célébrait en quelque sorte à sa manière l'anniversaire des 75 ans de la fondation de Baie-Comeau en faisant ressortir les jalons et les piliers de son activité littéraire, le présent numéro, par le biais de la section «Inédits», présente certains des lieux septiliens de création, de réflexion et de production littéraire. Ainsi, le groupe Becs et Plumes se veut l'une de ces initiatives qui permettent d'explorer en atelier l'écriture sous plusieurs formes, ce dont rendent compte les quelques textes créés lors de ces rencontres dont quelques-uns sont publiés ici. Quant à lui, le Groupe Haïkus de Sept-Îles, sous la gouverne d'Hélène Bouchard, auteure de haïkus, s'attarde à perfectionner, à l'instar du mouvement initié à Baie-Comeau, cet art japonais du court poème. Nous publions aussi le résultat d'un groupe original et fertile pour qui les textes sont prétextes à la chanson: la Chansonnerie de Sept-Îles, comme nous l'explique Sylvie Pelletier, sert de cadre créatif à des auteurs, à des interprètes et à des musiciens qui, en mettant leurs talents en commun, parviennent à produire du matériel inédit leur permettant de mettre sur pied de petits spectacles de qualité et des chansons, dont vous pourrez lire les textes, qui parfois rendent compte d'une vision nord-côtière des choses. Toujours du côté de l'écriture de chansons, Sébastien Duguay évoque sa participation à l'été 2012 aux Ateliers Gilles Vigneault, à Natashquan; on peut avoir une idée du fruit de ses efforts à travers ses trois textes de chansons. Ainsi, Littoral participe activement à faire connaître ces cellules de création et à diffuser quelques-uns des textes qui y ont été créés et dont le propos est nord-côtier. Ce faisant, en plus d'être elle-même un produit de l'écriture nord-côtière, en plus de réfléchir à celle-ci, la revue enrichit son propre corpus d'étude.
    Deux autres auteurs établis viennent enrichir la section des «Inédits»: Monique Durand, journaliste, réalisatrice et conseillère au Cégep de Sept-Îles, nous livre une partie inédite d'un roman en cours d'écriture. D'autre part, Michel Noël partage quelques pages de son prochain roman, inspiré par l'amitié de deux hommes qui ont marqué la Côte - le Québécois d'adoption, Français d'origine, André Michel, et l'Innu Jean-Marie McKenzie.
    À ce propos, d'autres textes traitant des autochtones témoignent de leur présence de plus en plus affirmée dans le paysage littéraire nord-côtier. C'est d'ailleurs le cas des deux textes de la section «Dossiers» qui abordent, entre autres, des textes d'auteures autochtones, Natasha Kanapé Fontaine et Marie-Andrée Gill, figures montantes de l'écriture innue, mais aussi de l'actualité littéraire québécoise. L'Institut Tshakapesh - dédié à l'éducation des Innus, à la sauvegarde de leur langue et à la diffusion de leur culture - fait aussi l'objet d'un article où sont mises en évidence ses activités d'édition. Par ailleurs, de nouveaux collaborateurs viennent enrichir le volet de l'écriture innue: Julie Gagné propose une lecture fascinante d'une pièce du dramaturge Gilbert Dupuis, Kushapatshikan, inspirée d'un ancien rituel de la culture montagnaise, et le linguiste Robert A. Papen rédige un compte rendu détaillé d'un ouvrage collectif paru en 2011, Les langues autochtones du Québec: un patrimoine en danger. Enfin, un classique d'Yves Thériault, Ashini, est relu par Michaël Fortier qui s'intéresse au récit par son organisation centrée autour des concepts de filiation, d'altérité, de transmission et d'écriture.
    Yves Thériault n'est pas en reste dans ce numéro puisque nous publions également les derniers textes des communications du colloque de septembre 2011, Yves Thériault et la Côte-Nord: Francis Langevin (Université de Moncton) signe ici une lecture originale des textes de Thériault à partir du texte du Plan Nord (de l'ancien gouvernement québécois) et Anne-Marie Petitjean-Liégeaux (Université de Cergy-Pontoise, France) aborde l'oeuvre nord-côtière de Thériault à partir des lieux et de ce qu'ils évoquent.
    Outre Thériault, et dans un registre tota- lement différent, Henri Vernes, l'auteur de Bob Morane a tellement été fasciné par la Côte-Nord qu'il en a fait le décor de trois des aventures de son héros. Marie-Ève Vaillancourt l'a rencontré à Bruxelles et nous brosse, en rendant compte de l'entrevue, le portrait d'une légende vivante, maître du roman d'aventures au vingtième siècle.
    Enfin, des figures fondatrices de la Côte-Nord imaginaire sont au centre d'articles de fond. Il s'agit du Père Pierre-François-Xavier de Charlevoix, de l'Abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland et de l'Écossais James MacKenzie. Le troisième volet des textes relatant le naufrage à l'Île-aux-oeufs d'une partie de la flotte de l'amiral Sir Hovenden Walker, textes de l'auteur québécois Faucher de Saint-Maurice, vient clore cette série de Morceaux choisis qui relatent un épisode non seulement historique de la Côte-Nord et du Québec, mais aussi, en soi, littéraire.
    Par ailleurs, Littoral, c'est aussi, en soi, l'occasion de dessiner les contours de cet immense territoire à travers l'oeil de photographes, amateurs ou professionnels, qui offrent une vision concrète du décor dans lequel est campé l'imaginaire nord-côtier. Après tout, n'est-ce pas cette expérience visuelle de la Côte-Nord qui nourrit bien souvent les plus belles pages de l'écriture nord-côtière? Cette volonté d'illustrer la Côte en images, elle est présente depuis les débuts de Littoral, mais c'est la première fois qu'elle laisse presque toute la place à un seul regard à l'intérieur d'un même numéro. Originaire de Port-Cartier et maintenant basé à Dubaï, Francis Dufour nous a généreusement ouvert son portfolio pour nous offrir un regard à la fois poétique et très terre-à-terre de cet espace qui fait tant couler d'encre. De toute évidence, il aime exploiter les couleurs contrastantes de la Côte... Il précise d'ailleurs: «Les sentiments de liberté et de solitude que procurent les beaux et grands espaces de la Côte-Nord m'invitent à l'introspection et à la méditation. Dans ce cadre magnifique, la photographie est propice au ravissement, un merveilleux sentiment de plénitude que je souhaite partager à travers mon regard.» Évidemment, nous n'avons pu retenir qu'une petite partie du travail de cet enseignant qui a décidé de se consacrer entièrement à la photographie, mais il est possible de découvrir son univers artistique en visitant le site suivant: www.francisdufourphotography.com.
    Ainsi, que ce soit par la diffusion de textes inédits d'ici, par la présentation d'animateurs culturels, par l'analyse et la relecture d'auteurs francophones ou de textes innus, par la découverte de textes inconnus de la plupart, en particulier des textes d'auteurs anglophones, le Grénoc et sa revue Littoral sont au centre d'une production littéraire unique, en ce sens qu'elle s'ouvre à l'autre et à d'autres espaces littéraires, qu'elle nourrit une réflexion plus large, tout en se nourrissant, constamment, elle-même. En étant spécifique, par l'espace immense qui la définit, mais touchant aussi l'universel, par les époques, les thèmes et les cultures qu'elle embrasse, l'écriture nord-côtière peut charmer, mais surtout peut surprendre, non seulement par les textes eux-mêmes, mais par l'activité qui mène à sa mise au monde, en quelque sorte. On écrit à propos de la Côte, mais, quand on y est, sur la Côte, on écrit, intransitivement. La singularité de l'espace nord-côtier et l'éloignement - l'isolement, la solitude inhérente - sont sûrement des moteurs de cette écriture, tout en étant certains de ses thèmes les plus abordés. Le Grénoc et Littoral sont ainsi les moteurs d'une écriture qu'ils font naître et nourrissent, qu'ils chapeautent et dont ils font partie, tout à la fois. Ce qui est déjà pas mal, après seulement quelques années d'existence.

  • Depuis le début de ses activités en 2005, le Grénoc a vu se présenter plusieurs occasions de reconnaissance et de légitimation, entre autres: en collaborant avec le Laboratoire international d'étude multidisciplinaire comparée des représentations du Nord de l'UQÀM; en faisant l'objet, à deux reprises, d'une chronique sur la sortie de Littoral dans la section «La revue des revues» du magazine Lettres québécoises; en prenant part à divers colloques; en étant cité dans le mémoire de Jean-François Létourneau sur la poésie amérindienne récente (Université de Sherbrooke, 2010). Or, dans nos lectures des derniers mois, nous sommes tombés sur un ouvrage qui, aurait-on pu croire, aurait été écrit pour nous: La littérature régionale aux confins de l'histoire et de la géographie paru en 1993. La lecture de cet ouvrage de René Dionne, alors professeur et chercheur au Département de français de l'Université d'Ottawa, vient en quelque sorte jeter un nouvel éclairage sur l'entreprise même du Grénoc: il vient justifier la nécessité et la pertinence des études littéraires régionales. A posteriori, puisque le texte de Dionne paraît en 1993 et que le Grénoc prend forme en 2005, on peut presque y lire l'histoire même des travaux du Grénoc tout en y retraçant le raisonnement qui a suscité ses principales réflexions et alimenté ses pistes de recherche.
    Ainsi, l'acte de fondation d'une littérature régionale revient à la reconnaître et à la nommer: c'est ce à quoi se sont adonnés les membres fondateurs du Grénoc. L'objet de recherche? La littérature nord-côtière (et non pas nordique ou régionale ou de la Côte-Nord) avec son corpus distinct et original. Selon les dires de Dionne, c'est ainsi qu'une littérature originale prend forme: «[...] une littérature régionale proclame son émancipation en adoptant un nom spécifique qui affirme le caractère distinct du groupe qu'elle exprime et un certain degré d'indépendance par rapport à la littérature mère et aux littératures soeurs [...].» Par la suite, pour prendre, par le texte, cette région réelle et physique, le Grénoc décide de considérer l'angle des cultures qui ont modelé la Côte-Nord et le Nouveau-Québec, donnant ainsi raison à Dionne lorsqu'il dit que «la reconnaissance du fait régional, à la fois humain et particulier, ne se fait pas d'emblée. La région, donnée physique, en-soi sartrien, a besoin de l'homme pour exister; elle a également besoin de lui pour se définir». C'est pourquoi furent incluses dans l'approche de recherche du Grénoc les cultures autochtones, anglophones et francophones, chacune d'entre elles se déclinant en différents groupes et communautés occupant le territoire à l'étude.
    C'est alors que les membres et collaborateurs ont pu se pencher sur des textes d'auteurs de tous ordres, de différentes statures, des plus reconnus nationalement, au plus caché, que l'on vient de découvrir, localement. Par ailleurs, peu importe leur envergure, et même leur maîtrise de l'écriture: c'est d'abord et avant tout le fait de rendre compte de la réalité, de la vie, de la vision, de l'imagerie proprement nord-côtières qui les rend dignes d'intérêt pour le groupe de recherche. Et parfois, comme on le retrouvera régulièrement dans le corpus nord-côtier, à cause de l'excentricité du territoire, les regards les plus originaux et les plus authentiques viendront de ceux qui n'ont pas grandi sur la Côte-Nord. Tel est le cas d'Henry de Puyjalon dont sont publiés dans le présent numéro deux textes inspirés de la faune nord-côtière. Cet aristocrate français d'un autre temps et d'un autre monde a tout de même su, après s'être établi sur la Côte et s'en être imprégné, laisser parler sa plume, au service d'un nouveau monde. Et, selon ce qu'avance Dionne, les auteurs s'inspirant d'une région peuvent éviter l'écueil du régionalisme, ce qui aura été, croit-on, la force de Puyjalon, devenu nord-côtier: «L'écrivain qui ne fonde pas son oeuvre sur la recherche du seul monde qu'il puisse connaître en profondeur, le sien en son temps et en son milieu de vie, ne peut atteindre l'universel humain. Le même sort guette l'auteur qui n'est pas profondément, personnellement et collectivement, de sa région ou de son pays.» Mais nul besoin non plus d'y avoir vécu pour rendre compte de la spécificité de la vie de la Côte-Nord: Wajdi Mouawad en fait la preuve, selon Julie Gagné qui a lu pour nous la pièce Temps, qui se déroule à Fermont. L'universel et le tragique sont ici au rendez-vous, tout comme le sont ses textes qui ont pour cadre le Proche-Orient. Un autre auteur d'ailleurs, qui a attiré l'attention de Marie-Ève Vaillancourt dans le présent numéro, c'est Henri Vernes, l'auteur de la série de Bob Morane, qui a situé au Labrador, trois fois plutôt qu'une, les aventures de son héros. C'est ainsi que, comme nous le pensions, René Dionne pourrait encore affirmer que les «oeuvres qui ont la région pour sujet ou pour cadre, quel que soit le lieu de naissance ou de résidence de leur auteur» peuvent devenir des textes phares d'un corpus: il donne l'exemple de Maria Chapdelaine, dont son auteur Louis Hémon est français, qui est devenu l'un des titres clés de la littérature québécoise. Ainsi pourrait-on en dire d'Henri Vernes, par exemple, qui a donné avec son Diable du Labrador, et pour sa série, et pour le corpus nord-côtier, un texte singulier, emblématique d'une certaine nordicité. Cette double appartenance au corpus régional et au corpus national pourrait aussi s'appliquer à l'Abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland, intellectuel du milieu du XIXe siècle à qui l'on doit un cours d'histoire du Canada, mais aussi des textes inspirés de sa venue sur la Côte-Nord. Pour la Côte-Nord, étudier de tels textes «aide à prendre conscience de [son] identité et de [ses] réalisations», «fortifie la fierté et encourage le développement culturel.» Qui plus est, relire les textes de Ferland comme le fait Pierre Rouxel dans son article du numéro 9 contribue, en partie, «à présenter une image plus complète, plus complexe et plus riche de l'ensemble du corpus et de la collectivité qui le crée», soit le corpus québécois, l'histoire du Québec et sa culture. Nous présentons d'autres textes d'auteurs ayant, à l'instar de Ferland, ce statut de visiteurs: c'est le cas de Bernard Sévigny, médecin itinérant qui parcoure la Côte depuis plusieurs années, d'un groupe d'étudiants du Cégep Vanier venus, dans le cadre d'un cours, découvrir la Côte en plein hiver et des réalisateurs du documentaire Québékoisie, qui relatent leur passage tout à fait inspirant à travers la région. Par ailleurs, un autre rapport tout aussi original et important peut se tisser entre un auteur et la région nord-côtière: «les auteurs originaires des régions, une fois devenus métropolitains pour diverses raisons, s'abreuvent encore aux sources régionales qui ont marqué leurs premières années de vie.» C'est, apprend-on dans une entrevue de Madeleine Ross, justement le cas du prolifique romancier Camille Bouchard. La littérature autochtone - composante essentielle de la littérature nord-côtière - est elle aussi une littérature traitant à la fois des réalités singulières et régionales, mais rejoint l'universel : le cas de Rita Mestokosho, dont rend compte, de Suède, Françoise Sule, est éloquent à ce propos puisqu'elle est de plus en plus reconnue à l'extérieur de nos frontières. Mais l'important - et c'est ce à quoi contribuent entre notamment autres auteurs qui font l'objet d'articles dans ce numéro 9, Michel Noël et Joséphine Bacon -, c'est que cette littérature autochtone «joue un rôle actif qui peut être déterminant», entre autres, précise Dionne, chez «des groupes minoritaires ou régionaux dont le pouvoir est limité». En vous attardant à l'article de Steve Dubreuil, vous comprendrez que cela est tout aussi vrai: les traces d'écriture anglophone que le Grénoc est toujours fier de découvrir et de faire connaître sont aussi les jalons d'une présence marquante dans l'histoire de la Côte-Nord, car, nous rappelle Dionne une fois de plus, «une littérature régionale ne se caractérise pas, dans la plupart des cas, par l'utilisation d'une langue particulière», mais par la rencontre des cultures et des langues qui les portent. Remarquons d'ailleurs qu'en tenant compte de cette précision, le fossé qui semble exister entre les «deux solitudes» - voire les trois, en considérant, bien entendu, les autochtones -, dans l'histoire et la littérature québécoises, n'a pas vraiment d'équivalent en littérature nord-côtière: Autochtones, Francophones et Anglophones ont joué des rôles différents, à des moments différents de l'occupation de ce «pays dans le pays», mais l'ont bâti en grande partie ensemble: c'est ce que confirment les textes auxquels on s'intéresse depuis dix ans. D'ailleurs, que ce soient, à l'est, les Chroniques d'un Blanc chez les Innus de Stéfan Marchand, ou, à l'ouest, des écrits originaux du groupe littéraire L'Ardoise des Escoumins, tous ces textes rendent compte de l'occupation de l'immense territoire qu'est la Côte et des diverses visions du monde qui en émergent. Inspirés par le territoire qu'ils habitent, ces écrivains qu'on peut lire dans Littoral ont pu venir au monde. À l'instar de Dionne, on peut peut-être même dire qu'en région plus qu'en métropole, «on tient compte de tous les écrivains»: ainsi, Simon Proulx, d'abord et avant tout éducateur physique, est devenu en quelque sorte un auteur reconnu grâce au Grénoc qui vient de publier sa Traversée nordique, et qui commente dans le présent numéro un autre de ses cahiers d'expédition, inédit et non édité.
    Oui, une région a tout à gagner à regarder de plus près ses textes. Les lecteurs de Littoral peuvent et pourront se rendre compte «qu'une certaine richesse littéraire, à tout le moins une certaine vie littéraire, parfois un mouvement, est propre à leur région». Ils n'ont qu'à se tourner vers Baie-Comeau, son camp littéraire et cette école du haïku qui s'y est mise en place: les textes de Francine Chicoine et de Danielle Delorme en font d'ailleurs foi dans nos pages. Mais assurément et heureusement, tous les Nord-Côtiers pourront, à cet examen plus attentif que leur proposent le Grénoc et Littoral, voir «cet ensemble littéraire comme un bien propre, s'emplo[yer] à le reconnaitre et à le développer en l'identifiant. Leur lecture se fait unifiante de ces oeuvres. Une littérature régionale émerge: elle fera partie de l'ensemble des littératures régionales qui composent la littérature nationale du Québec». Cette littérature s'est fait attendre... elle n'attendait qu'à être lue. C'est là la mission qu'a tenté de mettre sur pied René Dionne dans son ouvrage, et celle que tente de remplir le Grénoc encore une fois dans le numéro que vous tenez entre les mains. Puisse sa lecture vous mener vers des coins de la Côte-Nord que vous n'auriez jamais imaginés.

  • Revue littoral v 13

    Collectif

    Le Groupe de recherche sur l'écriture nord-côtière du Cégep de Sept-Îles, le GRÉNOC, poursuit ses travaux. En 2006, il publiait le premier numéro de sa revue Littoral. Ce faisant, il «proclamait» alors l'existence d'une écriture nord-côtière avec ses particularités; il signifiait qu'un corpus de textes nord-côtiers existait. Et qu'il entendait le montrer. Et depuis 13 ans, à chaque parution de Littoral, le GRÉNOC confirme ce qu'il «proclamait» alors. Il le fait dans un premier temps, à propos de ses lectures, par le commentaire, l'étude, l'analyse, la synthèse, la recherche, les morceaux choisis... Et dans un deuxième temps, en faisant une place à la création, en permettant à des écrits inédits, anciens ou nouveaux, de paraître, attestant du même coup, surtout avec les textes récents, de la vitalité de l'écriture nord-côtière d'aujourd'hui. Mais à travers ce long processus de lecture et de publication, le GRÉNOC va désormais au-delà de la «proclamation», car celle-ci, en se répétant et en se confirmant, atteste d'un lent mais tenace processus d'élaboration, de construction, d'affirmation. L'écriture nord-côtière, aujourd'hui, existe... davantage qu'hier. Il fallait d'abord faire un geste, il fallait donc «proclamer» d'abord. Mais il fallait ensuite, pour affirmer davantage et pour faire exister encore plus, prouver, construire, élaborer. Bref, il fallait «fabriquer». Eh oui, on peut «fabriquer» une littérature! Et c'est ce que le GRÉNOC tente de faire depuis 13 ans sur la Côte-Nord.

    Le GRÉNOC publie cet automne le 13e numéro de sa revue Littoral. Comme dans les numéros précédents, on y trouvera des articles divers qui, sans s'intéresser à une thématique particulière, poursuivent l'étude de l'écriture nord-côtière à travers des textes représentant deux des trois cultures fondatrices de la Côte-Nord: innue et francophone. La démarche vise en même temps à étudier plus largement la représentation de la Côte dans les textes étudiés, son imaginaire donc, et, ce faisant, à cerner la singularité et la spécificité de notre vaste région à travers ses multiples réalités et ses problématiques particulières. On remarquera, au fil des textes, que s'enrichissent en se croisant souvent, les approches analytiques, réflexives et créatives. Comme toujours, dans certains articles, le souci de la dimension historique est évident; alors que dans d'autres, c'est plutôt la dimension géographique qui retient l'attention - celle-ci est notamment prise en charge dans ce numéro, pour la première fois, par un premier exercice de cartographie de l'espace nord-côtier; une autre manière de représenter la Côte-Nord, une autre manière de l'écrire... et d'en faire aux autres une proposition de lecture différente. Le Nord, enfin, reste à l'ordre du jour, qui devient ici une occasion de réflexion sur l'espace nord-côtier: à la fois sur sa géographie singulière et sur la manière dont on l'a toujours, à travers le temps, perçu, exploité et géré; une réflexion qui permet aussi d'arriver à notre époque et à ses dérives.

    Le volet autochtone, encore une fois, occupe une large place. Une étude nous renseigne sur la présence mal connue des Iroquoiens en Haute-Côte-Nord et au Saguenay. Mais il est surtout question ici des Innus. À travers, notamment, l'étude de certaines des oeuvres de Natasha Kanapé Fontaine, Manon Nolin, An Antane Kapesh. Les Innus sont aussi présents dans les inédits avec un texte qui nous vient de Pessamit. Enfin, on pourra lire, en pers- pective historique, une proposition de réflexion sur le long processus de construc- tion - à travers une démarche de traduction - de l'écriture montagnaise, aujourd'hui une authentique et dynamique littérature innue. Plus largement, la question autochtone est également abordée par de nombreux textes écrits par des Allochtones : tant par des religieux que par des artistes ou des spécialistes. Le rayonnement de la littéra- ture des Premières Nations est enfin pris en charge, que ce soit à l'occasion de la parution d'une anthologie destinée aux jeunes ou par le fonds autochtone de la Bibliothèque Gaston-Miron de Paris.

    Le volet de l'écriture française est quant à lui représenté par deux types de locuteurs: ceux qui écrivent «en» région et ceux qui écrivent «sur» la région. Dans ce numéro, on poursuit en approfondissant l'étude de deux poètes: le premier est bien connu, natif de la Côte, Roland Jomphe, un authentique Minganien, un vrai «Cayen». Dans ses textes nombreux, le poète et le conteur se livrent généreusement. Le second est venu de Québec, mais a vécu en Minganie. Cet espace si particulier de la Côte-Nord - de mer, d'îles, de littoral et de plaines - comblera les aspirations de Charles Lebel Therrien... mais dans un premier temps seulement. D'autres auteurs enfin, qui se sont intéressés à la Côte ou au Nord, à leur manière, sont étudiés dans ce numéro. Les écrits des jésuites Le Jeune et La Brosse évoquent la lointaine époque des missions des XVIIe et XVIIIe siècles. Tandis que d'autres textes sont plus proches de nous: ainsi ceux des Pierre Perrault, Jean Désy, Jean-Yves Soucy, Philippe Ducros, Véronique Bachand, Mathieu Renaud et Noémie Pomerleau-Cloutier. Chez cette dernière, qu'on retrouve en couverture, la géographie, la faune et la flore nord-côtières deviennent un réservoir d'images éton- nantes et touchantes qui témoignent, dès un premier recueil, d'une plume mature, évocatrice et sensible, ce dont nos lecteurs pourront se rendre compte en lisant, dans notre section «Inédits», une suite poétique de son cru, «Fille».

    D'autres inédits racontent aussi la Côte de diverses manières, et dans des tonalités différentes. Enfin, comme d'habitude, la dernière rubrique rendra compte des activités du GRÉNOC durant la dernière année. Par ailleurs, il faut souligner, de façon particulière, une contribution majeure à ce numéro, celle du professeur Daniel Chartier de l'UQAM qui, avec certains de ses étudiants, a réalisé deux index qui rendent compte des publications des douze premiers numéros de la revue Littoral. Le comité directeur du GRÉNOC tient à remercier le professeur Chartier et son équipe. Leurs travaux permettront aux curieux et aux chercheurs de rapidement voyager dans Littoral en fonction de leurs besoins.

    Encore une fois, dans ce numéro, le lecteur rencontrera des collaborateurs «de la Côte» et «de l'extérieur de la Côte», des universitaires et des non-universitaires, des auteurs connus et d'autres qui publient pour la première fois. Cette fois-ci, du Québec évidemment, de la Côte ou de la ville, mais aussi de France, d'Italie et des États-Unis. C'est grâce à eux et à leur générosité que Littoral se construit, s'enrichit, affirme sa personnalité et sa singularité. Et rayonne un peu plus. Merci à eux.

    Soulignons enfin que ce 13e numéro est publié en collaboration avec la maison d'édition de Québec, Septentrion. Le GRÉNOC est persuadé que cette collaboration permettra à Littoral de rayonner davantage.

    Dans deux ans, en 2020, le GRÉNOC publiera son numéro 15. Si tout va comme prévu, on s'y intéressera de façon plus particulière au fleuve, au golfe, à l'estuaire, à la mer. Et aux îles. On en reparlera. Mais il faut déjà y penser.

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