Julliard (réédition numérique FeniXX)

  • Avant de tenir pour Télérama la chronique littéraire où l'on sait qu'elle excelle, Michèle Gazier a enseigné pendant treize ans. A ce titre, qui pouvait mieux qu'elle dépeindre les désillusions des universitaires placées par les hasards de l'exil au tréfonds de lointaines banlieues où elles ont la charge d'inculquer leur savoir à des adolescents rebelles ? L'angoisse est un état d'esprit. Michèle Gazier incarne la fragilité brûlante de ses héroïnes. Ce livre transperce. Il suggère de bouleversantes images et leur instille, couche après couche, l'acharnement têtu d'une succession de fondus enchaînés. C'est comme si, obsédée par la persistance des détresses entrevues, Michèle Gazier montrait encore et encore le visage d'une femme défaite, éternellement renouvelée et cependant toujours étrangement la même. Une prof. Presque une enfant passée sans transition des bancs du lycée à la chaire du maître. Une prof. Une enseignante pleine d'imagination, qui, décalque de ses soeurs submergées par l'insidieuse usure, abandonne un jour toute idée de lutte, et devient, folle recluse, l'otage consentante d'une situation, d'un vocabulaire, dont l'infantilisation confine à la ruine de l'esprit. A l'aune de cet abandon, la raison s'emballe. Rien de surprenant à ce que les rêves brisés de ces nonnes laïques entraînent le lecteur jusqu'à l'extrême bord de la vie.

  • A mi-chemin de Woody Allen et du Monsieur Lambert de Sempé, il existe une race écrasée de petits hommes hypocondriaques, mal aimés, indestructibles et tout à fait piétinés par leurs semblables dont le destin pitoyable et la trajectoire comique - à force de fatalité - permettent de penser que celui qui est maniaque et dépressif, s'il est par surcroît brimé par son patron, harcelé par son éditeur, empêtré dans les conseils de son analyste et annihilé par les attentions maladroites de ses enfants, peut se raccrocher à la bouée d'un dernier espoir, et recourir à cette ressource ultime : celle de l'humour noir - ce grincement des opprimés, ce rire sous cape des faibles, cette force terrassante de ceux qui sont des nains chez eux. Ainsi se déploie le talent de Georges Kolebka lorsqu'il nous dépeint, avec la subtilité qu'on lui connaît, les affres de cinq personnages livrés à la solitude et la peur de vieillir. Ainsi triomphe sur le terreau des situations cocasses, sur le désenchantement des jours médiocres, la greffe de l'humour noir des Juifs de l'Est. Et il est peu de Kolebka des bords de Seine qui sachent mieux doser au fond de la tisane de leurs histoires mélancoliques l'herbe d'un pansement de rire sur une source de larmes.

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