Toi au moins, tu es mort avant

Traduction MICHEL VOLKOVITCH  - Langue d'origine : GREC

À propos

1947. A peine sortie de la guerre, la Grèce est tombée dans le chaos. La droite, installée au pouvoir par les Anglais, et les forces de gauche s´entre-tuent dans un pays dévasté. Chrònis Mìssios, 17 ans, résistant communiste, est arrêté puis condamné à mort. Gracié de justesse, torturé plusieurs fois, ballotté de prison en déportation, il va devenir, selon ses termes, un « prisonnier professionnel » : à sa libération définitive, en 1973, il aura passé en tout vingt et un ans de sa vie en détention. Cette histoire du prisonnier Mìssios, c´est lui-même qui la raconte, pendant toute une nuit, dans un déferlement de mémoire où les époques se bousculent, à l´un de ses camarades qui, lui, par chance, est « mort avant » avant d´avoir connu la prison, mais aussi le pire : le naufrage de l´idéal communiste. C´est la première fois que la guerre civile grecque est racontée ainsi. D´autres ont déjà décrit ses horreurs, mais Mìssios est le premier ex-communiste à oser montrer le Parti tout nu : ses martyrs admirables, d´un dévouement total, mais aussi ses dirigeants, rendus souvent aveugles et sourds par l´égoïsme et la bêtise, plus dangereux pour leur cause que l´ennemi lui-même. Si les Grecs se sont rués sur ce livre, il s´est vendu à plus de cent mille exemplaires, événement rarissime là-bas -, c´est d´abord qu'il a brisé un tabou, rouvert la vieille plaie infectée. "Toi au moins..." date de 1985. Depuis, le communisme a pris d´autres coups, et on se dira peut-être, à quoi bon remuer encore le cadavre ? Mais ce serait prendre un tel livre pour ce qu'il n'est pas : une étude historique ou un pamphlet politique. Si les grands événements y sont évoqués, c´est de façon allusive ; malgré la foule de personnages qu'elle fait revivre, et le rôle important qu'y jouent l´amitié, la solidarité, cette histoire n´est pas essentiellement collective : c´est avant tout le récit d´une expérience intérieure. D´une descente en enfer. Cet enfer ; les matons sadiques et les petits chefs du Parti n´en sont que les deux premiers cercles, éternels comme l´oppression, terribles sans doute, mais moins que le troisième, qui passe à l´intérieur du prisonnier : c´est surtout contre lui-même qu'il se bat, contre la folie qui l´assiège, cette folie qui rôde ici partout, chez les victimes et les bourreaux, comme une obsession. On pourrait trouver ; dans d´autres temps, d´autres lieux, des enfers plus affreux encore que celui-ci ; mais ce qui fascine dans Toi au moins..., c´est justement que son héros, toujours près de sombrer ; ne sombre pas, qu'il demeure dans cette zone crépusculaire entre espoir et désespoir ; raison et démence, entre l´humain et l´inhumain ; c´est l´histoire d´un homme qui lutte pour rester un homme, à l´extrême limite de ce qu'il peut subir sans être détruit. Tu hésites peut-être, lecteur, à plonger dans la nuit de ces prisons, toi pour qui la Grèce est d´abord une belle image pleine de soleil. Rassure-toi. L´amertume du début du livre - et de la fin - n´est pas son dernier mot. Après la mort du rêve, l´ancien rêveur est encore là, fragile, meurtri, mais porté par cet amour forcené de la vie, cet humour chevillé au corps, qui l´ont maintenu vivant. Toi au moins... en arrive ainsi, malgré son sujet, à être souvent drôle et même réconfortant. On n´y trouve qu'une seule évasion, qui échoue de façon lamentable, et pourtant c´est avant tout l´histoire d´un homme qui se libère : de ses illusions, de sa peur, de sa haine. Les pages les plus émouvantes, justement, sont peut-être celles où les pantins cruels deviennent fugitivement humains ; où les humbles combattants des deux bords se découvrent un instant bien proches, pauvres jouets dans les mains indifférentes de leurs chefs ; où le héros distingue des salauds dans son camp et des braves types en face. Car ce qui le libère mieux que tout, c´est de comprendre peu à peu que le fanatisme, la haine sont sans doute la pire des prisons. Libre, Mìssios l´est aussi, logiquement, jusque dans l´écriture, le vocabulaire, la syntaxe, l´agencement du livre entier. Tu vas rencontrer quelques phrases tordues, des passages obscurs, des dialogues où tu ne sais pas toujours qui dit quoi... Sache que le lecteur grec n´est pas mieux loti. En traduisant, je n´ai pas voulu adoucir, affaiblir. Je voudrais que tu reçoives ce livre en pleine figure comme je l´ai reçu. Laisse-toi emporter par ce torrent d´histoires et de mots. Avant tout, écoute. Comme beaucoup d´auteurs grecs, Mìssios est un superbe conteur. Comme Taktsis, Kavvadìas, Hadzis ou Cheimonas (tous traduits chez nous désormais), il a su rester proche des racines populaires de la langue, et faire passer dans l´écriture toute la force de la parole. La prose grecque moderne est née avec les Mémoires de Makriyànnis, ce général de la guerre d´indépendance qui à trente ans ne savait pas écrire. Un siècle et demi plus tard, avec Mìssios, qui apprit à lire en prison à seize ans, c´est un peu la même voix qui retentit, venue des profondeurs du peuple, clamant ce que les puissants, les doctes et les malins ne veulent ou ne peuvent pas dire. C´est la même sainte fureur, la même passion, qui éclaire ces pages où tu t´apprêtes à entrer - lueur ténue, mais tenace, à l´image de ce pays toujours blessé, qui jamais ne meurt. MV

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  • EAN

    9782814500303

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  • Nombre de pages

    190 Pages

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